Dynamiques agraires

Spécialité de sciences économiques et sociales, l’analyse des systèmes agraires est une démarche d’analyse de l’agriculture comme pratique sociale d’exploitation du milieu. Dans une perspective historique, elle s’intéresse à la façon dont les exploitations agricoles, insérées dans leur environnement social, économique et politique, exploitent les écosystèmes cultivés des territoires où ils sont installés, organisent leurs activités agricoles, pastorales et extra-agricoles pour satisfaire leurs logiques de reproduction économique et sociale. Elle décrit les pratiques paysannes d’artificialisation du milieu, Elle analyse la productivité comparée des différents systèmes de culture, et les processus de différenciation des exploitations. Elle est particulièrement pertinente pour comprendre les dynamiques agraires, les logiques paysannes et les déterminants écologiques et économiques de leurs pratiques et les raisons des fréquents échecs des propositions techniques fondées sur l’intensification par le capital : plus coûteuses, plus risquées, elles offrent parfois une plus faible rémunération du travail.

Personne de sérieux travaillant en développement agricole ou rural, ou sur les politiques agricoles, ne devrait en ignorer les enseignements. Hélas, les discours sur l’archaïsme des agricultures paysannes, les mythes technicistes, les illusions sur l’agro-business, continuent de fleurir.

J’ai mobilisé l’agriculture comparée dans mes travaux sur les logiques paysannes en irrigation sur le fleuve Sénégal au milieu des années 1980. Ainsi, les développeurs tendaient à considérer que les paysans devraient naturellement privilégier l’irrigation, qui permet de forts rendements censés être sécurisés, et abandonner des cultures pluviales, aléatoires. A travers la notion de « système de production », les analyses de systèmes agraires insistent sur la façon dont les paysans combinent différentes cultures sur différentes facettes de paysage, pour satisfaire au mieux leurs objectifs économiques et sociaux, et en particulier leurs objectifs de sécurité et de rémunération du travail.

De fait, c’était le sorgho de décrue, dans les cuvettes de waalo, qui offrait la meilleure productivité du travail : le sol était fertilisé et désherbé par la crue, une fois les semis faits, l’essentiel du travail était la surveillance contre les oiseaux, attirés par ces tâches de verdures de saison sèche. On observait chez les paysans du fleuve Sénégal un jeu dynamique entre parcelles irriguées (de trop petite taille pour assurer à elles seules la sécurité alimentaire, et risquées, du fait des risques de panne de pompe, de rupture de gas-oil), jeeri (cultures pluviales), waalo (cuvettes de décrues) et fonde (bourrelets de berges).

Avec le désengagement de l’Etat et la fin des subventions à l’irrigation, les coûts de production ont augmenté, et les risques (pannes de pompe, retards dans les livraisons d’engrais ou de gas-oil pour les pompes) devenaient insupportables. On a alors observé une différenciation forte des stratégies des ménages, ceux qui bénéficiaient de la rente migratoire préférant se désinvestir de l’irrigation et louer leurs parcelles aux ménages qui, ne pouvant s’appuyer sur des revenus migratoires pour compléter leur alimentation, devaient tirer le plus possible de leurs activités agricoles.

L’analyse de système agraire permettait de décrypter les stratégies paysannes en irrigation des ménages de « paysans migrants » du fleuve Sénégal, elle ne suffisait pas pour en comprendre les déterminants, dans un contexte où l’émigration était devenue structurelle, depuis le début du XX° siècle et surtout depuis la sécheresse des années 70, où tous les jeunes aspiraient à partir, où les envois des migrants (principalement les migrants installés en France) constituaient une partie importante des revenus des familles, y compris pour les achats d’alimentation.

Puisque la migration, antérieure historiquement à l’irrigation, était devenue le « mode de régulation des économies familiales », l’analyse de la combinaison des activités agricoles ne suffisait pas pour comprendre les stratégies paysannes. Il fallait pour cela déplacer le questionnement des systèmes du production agricoles aux « systèmes d’activité » des ménages, et considérer la migration comme une ressource à part entière, intégrée aux stratégies familiales de reproduction sociale et économique, complémentaire en termes de revenus et en compétition avec les activités locales en termes de gestion de la main-d’œuvre familiale.

Cet élargissement socio-économique était encore insuffisant. Il ne permettait pas de comprendre les stratégies de départ en migration, les relations entre ménages (foyre) et concession (galle), les déterminants des envois d’argent par les migrants. Ni les différences d’accès au foncier entre statut social, entre les TorooBe, hommes libres, contrôlant le foncier, et anciens captifs.

C’est l’anthropologie qui devient alors indispensable, en particulier l’anthropologie économique, qui permet de comprendre les rapports sociaux internes aux unités domestiques et les logiques d’accumulation, les stratégies économiques des aînés et des cadets, et de faire le lien entre des stratégies de reproduction économique et sociale et des stratégies agricoles ; d’analyser la gestion de la force de travail au sein des unités domestiques ; de comprendre les modes de contrôle du foncier. Bref, pour achever de recentrer l’analyse de l’économie de la production vers les stratégies de reproduction économique et sociale des unités domestiques et des sociétés locales, indispensable dès lors que, comme c’est le cas dans une part de plus en plus importante des espaces ruraux, les migrations sont devenues le mode de régulation de l’économie domestique.

Quelques références

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