Projets de développement, action publique, aide

Un projet, c’est une concentration de ressources, dans un temps donné, pour des objectifs donnés. Des ressources humaines et financières, bien sûr, mais aussi des ressources symboliques, cognitives, politiques. Un projet de développement vise à soutenir certaines dynamiques, à apporter des changements dans un espace social donné.

Un projet renvoie toujours à une volonté d’apporter des changements. Il repose sur une certaine vision des problèmes à traiter, des réponses à y apporter. Il a donc nécessairement une dimension normative. Ce qui pose la question de la pertinence de ces visions, de la légitimité de ces projets de changement.

Historiquement, les projets de développement sont la forme qu’a prise l’action publique dans les « espaces utiles » des pays colonisés. Contrastant avec une administration sans moyen, des administrations de mission, des structures parapubliques ont été mises en place pour des projets d’aménagement hydro-agricole, de développement régional, d’extension de cultures de rente, dans une logique de modernisation imposée au service des intérêts de la métropole. Cette culture du projet public régional s’est étendue après les Indépendances, dans ce que Scott appelle le « haut modernisme », mélange d’autoritarisme politique et de mythe techniciste prétendant réformer et organiser de façon « rationnelle » les écosystèmes et les sociétés.

Les bailleurs de fonds changeant de politique, les années 70 et 80 ont vu la disparition de la plu-part de ces grands offices, ou leur restructuration drastique. La participation, les petits projets, sont devenus le mot d’ordre. Les micro-projets d’Ong ont grossi. Les uns et les autres se retrouvent sur des démarches de développement local, de renforcement des capacités et de mise en place d’infrastructures de base. Mais la logique « projet » demeure au sens où ce sont toujours les intervenants externes qui décident ce qui est bon pour les autres, contrôlent les ressources financières et donc les choix politiques. Au sens où les projets demeurent définis de l’extérieur de façon plus ou moins « participative », par des consultants ou des chargés de programme. Au sens où, prédéfinis et bureaucratisés, les projets n’ont le plus souvent pas la capacité d’adaptation aux réalités, d’accompagnement des dynamiques, qui serait nécessaire. Et où les acteurs et institutions locales n’ont guère d’autre choix que de tenter d’influer à la marge sur des choix prédéfinis, ou d’instrumentaliser le projet, d’en récupérer les miettes. Les mythes ne sont plus seulement technicistes, ils sont aussi institutionnels : on prétend réorganiser les rapports sociaux, transformer les « communautés locales » en instance neutres de gestion démocratique. Bien plus, la multiplication des acteurs de l’aide, les stratégies de contournement de l’Etat et des institutions locales par l’aide, ont renforcé cette extraversion, et en même temps ces logiques de dépendance, de dépossession, d’instrumentalisation.

Il est logique que, comme Olivier de Sardan l’a bien montré, tout projet mette en jeu des acteurs hétérogènes, et suscite malentendus, conflits d’intérêts et d’interprétation à l’interface entre arènes locales et acteurs externes. C’est le cas de toute intervention sociale, dès lors que des acteurs externes, publics ou associatifs, interviennent dans des espaces socio-politiques ou socio-économiques marginaux ou incomplètement intégré à l’espace dominant. C’est le cas aussi de l’intervention sociale dans les pays industrialisés, des dames patronnesses du XIX° siècle aux politiques publiques de contrôle de ceux qui sont considérés comme des « classes dangereuses ». Comme le montrent bien de Gaulejac, Bonetti et Fraisse, tout dispositif d’intervention social est dépendant de ses fournisseurs de ressources, et tend à instrumentaliser les attentes de son
« public » en fonction de ses propres logiques institutionnelles. C’est d’ailleurs face à cela qu’ils défendent une certaine conception de l’ingénierie sociale, comme intervention socio-politique pour contribuer à favoriser l’action collective locale et transformer les rapports entre les institutions et leurs publics.

Aux contradictions de l’intervention sociale, s’ajoutent dans le cas des pays en développement les contradictions de l’aide. La distance (matérielle, culturelle, géographique) entre les « déve-loppeurs » et les « ceux qui sont à développer » est maximale, les régulations sont faibles. Aux enjeux des bailleurs de fonds, aux logiques de reproduction institutionnelle des institutions d’aide et des Ong, s’ajoutent les enjeux politiques et économiques de l’Etat… et les ambivalences de la relation d’aide. Les « pays sous régime d’aide », ceux où l’aide internationale et ses institutions a pris une place structurelle, partagent ainsi des situation de faiblesse de l’Etat, aggravée par la dépendance à l’aide, de volonté de substitution des acteurs internationaux, de stratégies d’instrumentalisation de la dépendance financière, de prolifération d’Ong nationales se branchant sur la rente de l’aide. La culture du projet se généralise, et celle de son instrumentalisation aussi.

Cela ne veut pas dire, contrairement à ce que soutient une partie des sciences sociales, que toute intervention de développement soit vouée à l’échec. Il existe des « success stories », rares mais réelles. Il existe de nombreuses actions honnêtes, aux effets positifs, mais nécessairement limités du fait du contexte économique et politique dans lequel elles s’inscrivent. Les projets de développement peuvent contribuer à construire de l’action publique, à faire émerger des institutions apportant des services réels aux populations, contribuer à réorganiser des réseaux d’acteurs dans un sens plus favorables aux populations. Mais ils ont d’autant plus de mal à le faire que les procédures projet et la courte durée des phases de financement sont incohérentes avec les exigences de la construction et la consolidation d’une action publique pluri-acteurs, que l’institutionnalisation de dispositifs se heurte aux coûts récurrents élevés induits par les financements externes, à l’incapacité ou l’absence de volonté de l’Etat de financer dans la durée ce type de dispositifs, à l’incapacité des bailleurs de fonds à avoir une politique cohérente sur la durée, aux difficultés de l’institutionnalisation de l’action publique dans des environnements politico-institutionnels instables et eux-mêmes peu institutionnalisés.

Mobiliser les outils projets dans une logique de construction collective et d’institutionnalisation d’une action publique négociée, dans des articulations renouvelées entre projets et politiques, n’en demeure pas moins un objectif essentiel de la coopération. De réels savoir-faire d’ingénierie sociale et institutionnelle sont nécessaires pour cela, pour combiner savoir faire et investissement politique, dans une intervention volontaire et raisonnée au sein d’arènes complexes, qu’il faut se donner les moyens de comprendre pour ne pas agir en aveugle, et dans une pleine conscience des effets pervers de la dépendance à l’aide.

Quelques références

Barrau É. et Frenoux C., 2010, « Vers l’institutionnalisation d’une délégation communautaire ? Le cas de l’accès à l’eau potable dans les quartiers défavorisés de Port-au-Prince », Revue Tiers Monde, vol 203 n° 3, pp. 123-140.

Daubert P., 2007, Une aventure en microfinance: Amret au Cambodge, Paris, Karthala.

Diallo M. P. et Vogel J., 1996, L’Afrique qui réussit. Vie et combats d’un leader paysan guinéen, Coll. Coll. Ateliers du développement, Paris, Syros Alternatives.

Duran P., 2010 (1999), Penser l’action publique, Paris, LGDJ.

de Gaulejac V., Bonetti M. et Fraisse J., 1995, L’ingénierie sociale, Coll. Alternatives sociales, Paris, Syros Alternatives.

Korten D., 2006, L’intervention sociale comme processus d’apprentissage, Coopérer aujourd’hui n° 48, Paris, GRET, 41 p.

Lascoumes P. et Le Galès P., 2007, Sociologie de l’action publique, Coll. 128, Paris, Armand Colin.

Li T. M., 2011, « Rendering Society Technical. Government through Community and the Ethnographic Turn at the World Bank in Indonesia », in Mosse D., ed., Adventures in Aidland. The Anthropology of Professionals in International Development, London, Berghahn, pp. 57-79.

Mosse D., 2005, Cultivating Development. An Ethnography of Aid Policy and Practice, London Pluto Press.

Mounier E. 2008, Construire contre les marées. Evaluation filmée du projet Prey Nup, France: Agence française de développement.

Olivier de Sardan J.-P., 1995, Anthropologie et développement. Essai en anthropologie du changemement social, Paris, APAD/Karthala.

Rondinelli D. A., 1993, Development projects as policy experiments: An adaptive approach to development administration, London, Routledge.

Scott J., 1998, Seeing like a State. How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, New Haven & London Yale University Press.

Droit d’auteur

Licence Creative Commons
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 4.0 International.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s