2002: Pour une pratique rigoureuse des enquêtes participatives

Echos du Cota n°94, mars 2002, pp. 19-21

Partant de la connaissance qu’ont les ruraux de leurs situations et de la façon dont ils la perçoivent, les enquêtes participatives sont censées faciliter les échanges et le dia-logue entre populations et intervenants extérieurs, permettre de dépasser les diffé-rences de catégories de pensée et de langue, et enfin définir des actions qui collent aux réalités locales et aux aspirations des populations. Mais il ne suffit pas de dire « on a utilisé une approche participative » pour obtenir de tels résultats !

L’objectif des diagnostics participatifs est de construire, au sein des groupes d’acteurs considérés, et avec les intervenants, une analyse partagée de la situation destinée à définir des actions pertinentes et d’établir des relations de confiance entre ces différentes catégories d’acteurs. Ceci est évidemment essentiel, tout ce qui peut favoriser un dialogue ouvert avec les populations et la prise en compte de leurs réalités par les intervenants externes est bienvenu. Mais la mise en œuvre de ce type d’approche demande de réels savoir-faire et la facilité apparente des approches qualitatives est trompeuse. Faute de prendre au sérieux les exigences de rigueur, on risque d’aboutir à des résultats tronqués, fortement biaisés, sans guère d’impact positif sur les actions ultérieures.

Même s’il existe d’autres approches participatives, la MARP (Méthode active de recherche et de planification participative, issue du PRA – Participatory Rural Appraisal) s’est imposée comme la principale référence en terme de méthode. Elle se fonde sur un travail d’équipe, concentré sur quelques jours, organisé autour d’une série d’ateliers mobilisant les paysans ou les groupes d’acteurs locaux, et aboutissant à autant de schémas (transect, carte du terroir, calendrier de travail, classification par niveau de richesse, etc.) censés refléter la vision qu’ils ont de leur situation. De ce diagnostic commun, doivent émerger des priorités d’action consensuelles. Les différents éléments de la démarche sont tout à fait pertinents en eux-mêmes. Mais, lorsqu’on en fait un « package », lorsque les compétences nécessaires ne sont pas réunies, lorsque la démarche est réalisée de façon mécanique dans des projets où le déroulement de l’intervention n’a ensuite plus rien de « participatif », alors, un diagnostic participatif n’apporte pas grand chose et peut même être contreproductif, faisant passer les postulats des intervenants pour la volonté des populations, ou les intérêts particulier des acteurs locaux dominants pour un consensus local.

Au delà de ces questions liées aux finalités et aux modalités de mise en œuvre du diagnostic participatif, les approches de type Marp souffrent d’une insuffisante prise en compte des enjeux sociaux des interventions.

Que signifie « participer » ?

Dans des cas trop fréquents, le caractère « participatif » du diagnostic sert de caution à des projets qui se déroulent ensuite de façon on ne peut plus classique et « descendante ». Puisque les actions ont été définies « avec » les ruraux, leur « participation à la mise en œuvre, n’est plus considérée comme nécessaire. Or, la pertinence d’une action pour les populations à qui elle est destinée ne se réduit pas à la qualité du diagnostic, pas plus que la « participation » ne se limite à la contribution financière ou physique : les modalités de mise en œuvre de l’action doivent aussi faire l’objet de négociations. Une approche « participative » ne peut avoir de réalité que si le dispositif et l’équipe du projet sont effectivement capables et disposés à travailler en dialogue avec les ruraux. Ce qui demande, outre une réelle implication des équipes, que les procédures du projet (équilibre entre budget des réalisations et budget d’animation, souplesse de programmation, ouverture des thèmes d’action possible, etc.) soient cohérentes avec cette ambition. Les bailleurs ont une forte responsabilité dans cette dérive, lorsqu’ils imposent la MARP comme exercice obligé sans que les autres conditions (en particulier en termes de procédures) soient remplies. Ou lorsqu’il imaginent que, à l’occasion d’un changement de phase, coller l’étiquette « participative » à un projet « descendant », sur les mêmes zones et avec les mêmes équipes, suffit à changer les pratiques des agents de développement et leurs relations avec les ruraux.

L’illusion du dialogue transparent

Mais la question de ce que signifie « participer » se pose aussi au cours des diagnostics. Il est illusoire de penser qu’un diagnostic participatif, parce qu’il se fonde sur le dialogue, suffit à créer la confiance et à permettre des échanges ouverts. C’est un événement qui peut perturber la vie du village pendant plusieurs jours et dont les répercussions vont se développer au-delà de l’enquête. En fonction de leurs expériences antérieures avec le monde du développement, de leur perception des apports possibles, de leur connaissance de l’institution qui envoie les enquêteurs, les ruraux vont se positionner, choisir ce qu’ils disent ou non, en fonction de leurs propres intérêts et des avantages qu’ils pensent pouvoir retirer de la rencontre.
Les réunions collectives sont en outre des moments très ritualisés où les prises de parole ne sont pas libres. Faute d’une connaissance préalable suffisante des acteurs, de la diversité des positions sociales et économiques, on ne peut pas comprendre ce qui se joue dans ces réunions, et l’on court le risque de prendre le discours des notables pour l’expression consensuelle de la communauté. Le nombre de participants aux séances semble parfois pris comme un indicateur de « participation », mais il ne dit rien des contributions effectives au débat.

Dès lors, comment avoir accès aux différences de points de vue, de priorités ? travailler avec des groupes de jeunes ou de femmes est un plus, mais rien ne dit que ces critères là sont déterminants, par rapport aux thèmes débattus : les clivages entre ceux qui cultivent le bas-fond et les autres, entre les migrants ou les autochtones, entre ceux qui ont des revenus extra-agricoles et les autres, peuvent être toute aussi déterminants et rester inaperçus. Travailler en termes de groupe stratégique, c’est-à-dire d’acteurs partageant a priori les mêmes positions par rapport à un enjeu donné, est nettement plus productif. Encore faut-il qu’un diagnostic socio-économique préalable permette de repérer ces groupes.

« L’ignorance optimale » en question : le dialogue est indispensable, mais n’est pas un substitut à la compétence préalable

Les outils de la MARP sont des outils servant à la « caractérisation » d’une situation et non à son analyse approfondie. A fortiori, ce ne sont pas non plus des outils de « recherche ». Contre les diagnostics systématiques qui s’éternisent, la MARP revendique à juste titre « l’ignorance optimale »  dans un but opérationnel : on n’a pas besoin de tout savoir, de façon parfaitement validée, il suffit d’avoir une vision globale à peu près juste. Mais élaborer un tel diagnostic exige de posséder des capacités d’analyse et de dialogue approfondi avec ses interlocuteurs, et par conséquent, disposer de références préalables suffisantes sur les sociétés rurales et leurs systèmes agraires, d’avoir des hypothèses de travail préparatoires. Des diagnostics « rapides », participatifs ou non, sont nécessairement des méthodes « expert » et ne peuvent être réalisés de façon fiable sans des personnes ex-périmentées, capables de poser les bonnes questions, d’interpréter correctement ce qui est dit par les ruraux. Les conditions de qualité des enquêtes qualitatives semblent trop souvent oubliées, comme si la « participation » suffisait à garantir une fiabilité des informa-tions et des interprétations.

Le poids des logiques projets

Les intervenants arrivent avec en tête les ressources d’un projet futur qu’ils peuvent accorder ou refuser. Ce sont eux qui convient les villageois à l’exercice et non l’inverse. De facto, leur point de vue influence lourdement les résultats de la MARP. Pour ainsi dire, ils dominent pratiquement le processus. Au delà de l’apparence, les résultats d’une MARP sont fortement marquées par l’équipe qui la réalise et le projet dans lequel elle s’inscrit. Si ce sont bien les paysans qui fournissent les informations, ce que l’équipe va en retenir, la façon dont elle va trier, hiérarchiser, structurer et organiser l’information est – même de façon inconsciente – déterminante dans le résultat final. Faute de rigueur suffisante, celui-ci a dès lors de nombreux risques d’être distordu, en fonction de la composition de l’équipe, de ses grilles d’analyse, ou bien des objectifs du projet qui vont pousser à mettre l’accent sur tel ou tel thème. Bien plus, les ruraux vont orienter leurs réponses en fonction de ce qu’ils perçoivent du projet, des types d’appui dont ils pensent pouvoir bénéficier. Là encore, tenter de contrôler ces distorsions relève du savoir faire de l’enquête qualitative en sciences sociales.

Comment arbitrer entre des priorités différentes et toutes légitimes ?

La MARP est censée permettre de définir des priorités consensuelles. Mais elle se centre essentiellement sur le processus de génération de l’information. Malgré le terme de « planification » contenu dans le sigle, elle n’apporte aucun repère méthodologique, aucun con-seil pour permettre d’arbitrer entre des priorités différentes ayant pu ressortir de l’animation. Or, on ne passe pas directement de la connaissance à l’action. Il y a nécessairement un choix à faire entre les intérêts divers, voire contradictoires, des différents groupes d’acteurs ? comment hiérarchiser des priorités différentes, mais toutes légitimes ?

De plus, est-il réaliste de demander aux populations de faire des choix qui les engagent de façon durable juste après la restitution, sans un temps de réflexion pour intégrer les résultats et réfléchir aux priorités ?
Une réflexion méthodologique est indispensable sur cet aspect essentiel, auquel les méthodes de planification participative, type ZOPP ou PIPO n’apportent que des réponses très partielles.

Conclusion

Les enquêtes participatives sont un outil précieux pour permettre un meilleur dialogue et une meilleure adéquation des projets. Mais ce n’est pas une recette magique dont le résultat est garanti ! Bien au contraire, ce sont des démarches exigeantes, qui demandent de mobiliser savoir-faire d’enquête, sensibilité sociologique et savoir-faire d’animation. En faire des « packages » standard, négliger les conditions de démarches de qualité, faire l’impasse sur les divergences de positions et d’intérêts (au sein des « communautés » locales, comme entre populations et intervenants) a toutes chances de déboucher sur des résultats médiocres en termes de connaissance et de pertinence des actions.

Cette MARP menée par un Projet de Gestion des Ressources Naturelles, qui aboutit à mettre la construction d’une maternité en priorité, alors même qu’un problème d’eau évident était la priorité des femmes, l’illustre bien : en fait, les notables qui l’ont mis en avant et l’ont imposée à leur « communauté » sous couvert d’intérêt des femmes étaient aussi transporteurs de matériaux et parents de l’entrepreneur qu’ils ont choisi pour la construction…

Les diagnostics et planification participatives relèvent de stratégies d’intervention fondées sur une exigence de dialogue approfondi et de pertinence des actions. Ils demandent de travailler sur les différentes étapes : cadrage général, identification des thèmes d’action, diagnostics spécifiques, choix des thèmes spécifiques et choix des modalités des mise en œuvre, modes de réalisation, évaluation, etc.) en s’interrogeant à chaque fois sur les échelles pertinentes (ce n’est pas toujours le village !), sur les informations nécessaires et sur la façon de les collecter, sur les points à débattre et à négocier avec les acteurs locaux (et lesquels), sur la nature et les modalités de la relation avec les différents groupes d’acteurs locaux.

C’est en fonction des réponses à ces questions que l’on peut construire une stratégie, qui couple enquêtes individuelles, observations, travail en groupe, mise en débat, etc. Et qu’il devient possible de choisir la façon de travailler la plus adaptée et les opinions les plus pertinentes à prendre en compte.

Là encore, une connaissance préalable minimale des pratiques paysannes et des rapports sociaux locaux est indispensable, pour identifier les groupes stratégiques, ceux qui partagent suffisamment d’intérêts, pour repérer les notables, les leaders, les animateurs naturels, pour être capables de comprendre ce qui, au-delà de l’enquête, se joue à travers les exercices collectifs, et tenter de construire un compromis sur des actions utiles au plus grand nombre. C’est à ce prix que l’on peut, sans trop jouer à l’apprenti sorcier, jouer un rôle constructif dans la mise en œuvre des projets.

Cet article s’inspire de l’ouvrage Les enquêtes participatives en débat : ambitions, pratiques, enjeux, coordonné par Ph.Lavigne Delville, N.Sellamna et M.Mathieu, Gret/Karthala/Icra, 2000 et en particulier de l’article de conclusion « Donner corps aux ambitions : le diagnostic participatif comme enjeu de pouvoir et comme processus social et des articles de Mongbo et Floquet, Mathieu, Mosse.

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