2003: « On ne peut comprendre une société sans comprendre ses structures de pouvoir et la façon dont s’y prennent les décisions »

Préface de Fauroux E., 2003, Comprendre une société rurale, une méthode d’enquête socio-anthropologique appliquée à l’ouest malgache, Collection Etudes et Travaux, Paris, Editions du Gret

Préface Fauroux

Toute intervention de développement s’inscrit dans un contexte économique et social, dans des jeux d’acteurs complexes. Un projet de développement, quel qu’il soit, apporte des ressources matérielles ou cognitives dans un espace social donné. Il ouvre des opportunités, des risques, des menaces, pour les différents acteurs concernés. En fonction de ces enjeux, de leur position sociale et économique, de leurs logiques d’intérêt, de leurs capacités à peser sur le projet, ces acteurs vont tenter d’en tirer des avantages (qu’ils soient directs ou indirects, matériels, symboliques ou politiques) ou d’en minimiser les risques potentiels.

Le résultat concret d’une intervention n’est jamais ce qui était prévu dans les documents : c’est avant tout  le produit des jeux d’acteurs qu’elle suscite, des tentatives pour la récupérer, la neutraliser, la réinterpréter. Dès lors, on ne peut pas concevoir et mettre en œuvre une action de développement pertinente, sans comprendre le contexte local, les acteurs et leurs logiques.

Ces constats sont aujourd’hui largement partagés. Les intervenants en développement le savent bien, pour peu qu’ils tentent de comprendre les réactions des acteurs locaux et les effets de leurs projets, et ne se contentent pas de les imputer à ces problèmes de « sensibilisation » ou de méthodologie. L’anthropologie du développement a, depuis une quinzaine d’années, largement contribué à les démontrer et à les rendre intelligibles.

En développement agricole et rural, ce souci de compréhension des agricultures paysannes a une bonne vingtaine d’années . A partir des analyses de systèmes de production, a été mis en place un cadre conceptuel de diagnostic rapide, fondé sur un certain nombre d’indicateurs synthétiques (transect, calendriers, typologies, etc.), à travers les Rapid rural appraisal (RRA) et autres diagnostics rapides pour le développement agricole . Le souci d’un dialogue plus approfondi avec les agriculteurs a ensuite conduit à mettre en avant la dimension « participative » (en fait essentiellement en mettant un plus grand accent sur le travail en groupe et sur la restitution), à travers les Participatory Rural Appraisal (PRA) et sa version francophone, la Méthode active de recherche et de planification participative (MARP).

La démarche élaborée par Emmanuel Fauroux et son équipe, et que cet ouvrage met à disposition d’un public large, repose sur une même exigence de connaissance, et de formalisation de repères méthodologiques pour comprendre une société locale. « Il est aberrant de vouloir agir sur une société sans savoir comment elle fonctionne » est son premier principe. Comme les MARP, cette démarche vise à produire une connaissance utile à l’action, dans des délais raisonnables. Comme elles, elle a recours à du travail interdisciplinaire en équipe, à une approche qualitative avec séjour dans les villages, observation et entretiens, à des cartes et schémas élaborés par ou avec les ruraux. Mais les postulats, le cœur du questionnement, et la méthode de travail sont largement différents . D’abord centré sur les systèmes de production, l’accent s’est en effet progressivement déplacé vers les dyna-miques de changement et les structures de pouvoir. Ce sont les seconds et troisième principes : « « Il ne suffit pas de connaître les systèmes de production mis en œuvre par une société pour comprendre comment elle fonctionne » ; « On ne peut comprendre une société tant qu’on n’a pas d’indications sur ses structures micro-locales du pouvoir et sur les modalités par lesquelles ces structures prennent leurs décisions ».

C’est cet accent sur les structures locales du pouvoir qui fait la forte originalité de cette démarche, et tout son intérêt, au delà des situations de l’ouest malgache où elle a été mise au point. D’abord parce que, en développement agricole comme en développement local, la question du pouvoir, de la décision, du consensus ou du consentement à l’action est cruciale : faute de cela, il y aura rejet, blocage, détournement. Il y a effectivement à débattre, à négocier, à construire des compromis productifs, en particulier avec ceux dont les positions sociales et économiques sont potentiellement menacées par les effets prévus du projet. Mais surtout parce que, contrairement à ce que les démarches participatives naïves tentent de faire croire, cette question du pouvoir et de la décision ne se résout pas à l’occasion des classiques réunions villageoises. Les lieux de pouvoir ne sont pas immédiatement visibles. Ils peuvent être lointains (dans un village dont le village en question est dépendant), discrets, cachés. Dans l’ouest malgache, le pouvoir se fait volontiers discret, invisible à l’extérieur. Ceux qui, aujourd’hui, détiennent des pouvoirs ne sont pas néces-sairement les descendants des lignages dominants. De plus, ce n’est pas lors de ces manifestations, très ritualisées, et où la parole est souvent soigneusement contrôlée, que se prennent les décisions. Ce qui engage la vie et l’avenir du village ne se décide pas dans de grandes assemblées démocratiques : cela se décide avant, ou après, entre personnes autorisées.

Emmanuel Fauroux et son équipe décrivent très bien ces pièges de la « participation » naïve et les limites des assemblées villageoises. De façon très pédagogique, ils illustrent remarquablement bien les difficultés de l’enquête en milieu rural malgache et les pièges dans lesquels l’observateur ou l’intervenant extérieur tombe tête baissée, s’il n’est pas averti. Soyons-en sûrs, tout cela est loin d’être spécifique à Madagascar , même si les formes ne sont pas les mêmes ailleurs.

Cela renvoie à une autre dimension essentielle de la démarche : il s’agit clairement d’une démarche de sciences sociales (géographie et anthropologie étant deux disciplines indispensables dans les équipes), avec ses outils (l’observation participante, les entretiens informels), ses points d’observation (l’histoire du peuplement, les territoires, les généalogies, les rituels, etc.), ses critères de pertinence et de validité, conditions d’une véritable « rigueur du qualitatif » . Une démarche exigeante qui peut être utilisée dans une logique de formation à la recherche par la recherche avec un encadrement de chercheurs expérimentés (c’est d’ailleurs comme cela qu’elle a été élaborée progressivement), mais que l’on ne peut prétendre mettre en œuvre soi-même après une petite semaine de formation. Cette exigence de rigueur du qualitatif est importante pour toute enquête, y compris les diagnos-tics de systèmes de production, et ce d’autant plus que le caractère « rapide » ne permet pas de croiser et valider complètement les informations. Elle est encore plus fondamentale dès lors que l’objet de l’enquête n’est pas un thème assez circonscrit, où des indicateurs fonctionnant bien ont été calés, comme pour les systèmes de production, mais qu’il touche au cœur des rapports sociaux, et aux relations de pouvoir.

Sans formation de base aux sciences sociales et à l’enquête qualitative, les pièges sont trop nombreux. La méthode A+ n’est donc pas un nouveau vade-mecum de l’agent de développement de base, à inscrire dans la panoplie standard de l’intervention de développement. Ce serait une dérive grave, sur laquelle il faut mettre fortement en garde : nous connaissons le goût des intervenants de développement pour les méthodes clé en main et les sigles (A+, ça fait bien !), pour l’appropriation d’outils en dehors de leur domaine de validité ou sans les savoir-faire nécessaires. Cet ouvrage ne transformera pas chaque agent de déve-loppement en un parfait petit anthropologue amateur, insistons là-dessus.

Ce n’est pas pour autant un outil de chercheurs uniquement utilisable par des chercheurs. Tout agent de développement se retrouve au contact des sociétés locales, anime des réunions, débat sur des décisions à prendre. Les pièges décrits ici, les indicateurs à observer particulièrement, les clés proposées pour organiser et donner sens à des observations que l’on ne sait pas interpréter sinon, les repères sur les structures du pouvoir et l’organisation lignagère, tout cela est précieux pour des intervenants de développement, et leur sera d’une utilité incontestable, bien au delà des seuls intervenants concernés par cette région. C’est pour ces raisons que je suis heureux d’accueillir ce texte dans cette collection.

Mais surtout, c’est une modalité de collaboration entre recherche en sciences sociales et intervenants de développement qui s’affirme : chacun son rôle, mais autour de question-nements communs. Là aussi, le mode de collaboration entre « commanditaire » et « équipe de recherche » semble très prometteur et à favoriser. Pour les équipes opérationnelles, participer à tout ou partie des enquêtes A+, de façon minoritaire pour ne pas bousculer la démarche, comme observateur, peut aussi être une façon très efficace d’apprentissage « par la recherche » pour découvrir et apprendre, tant sur les dynamiques sociales locales que sur les savoir-faire d’enquête.

Au delà de la production de connaissances pour l’action, un point important demeure non traité dans cet ouvrage : que faire de cette connaissance ? En quoi une meilleure compré-hension des structures de pouvoir et des modes de décision permet-elle de piloter autrement les interventions de développement et d’en améliorer la pertinence et l’efficacité, pour les populations auxquelles elle est censée apporter un appui ? Une partie de la réponse est évidente : cela évite des problèmes graves de pertinence des actions, permet normalement de mieux construire l’offre. Mais en pratique ? Et pour des interventions qui menacent (au moins en partie, ou sont perçues comme telles) les réseaux de dépendance sur lesquels reposent le pouvoir social et économique ?

Sur ce point, l’expérience de Fauroux et de son équipe ne nous dit pas encore beaucoup de choses. Pour le cas des aménagements de bas-fonds dans les pays du Sahel , cela permet d’intervenir moins en aveugle, de repérer les acteurs dont l’accord est nécessaire, de se protéger contre des tentatives d’instrumentalisation, d’éviter que des maladresses de l’intervenant ne provoquent des conflits. Au delà, on peut penser que la collaboration est d’autant plus productive qu’elle se joue dans la durée. Lorsque, sur la base d’une analyse initiale, l’équipe de recherche poursuit un travail régulier d’enquête, ciblé sur des questions plus liées à l’opérationnel (que pensent les usagers des modalités de crédit offertes ? pourquoi y a-t-il eu un blocage sur tel aménagement qui semblait pourtant faire consensus ? etc.), l’on peut ainsi approfondir la connaissance de la zone et de ses dynamiques tout en donnant des repères concrets permettant aux intervenants d’ajuster ou de modifier leurs pratiques. C’est le sens des démarches de « suivi de processus » (process documentation and monitoring ), que le Gret va expérimenter avec Emmanuel Fauroux et son équipe dans un projet qui démarre au sud de Madagascar.

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