(version légèrement revue de mon rapport moral à l’Assemblée générale de l’APAD,
Liège, 24 mai 2024)
Cette Assemblée générale marque la fin de mon second et dernier mandat de 4 ans à la présidence de l’APAD, présidence qui du fait des reports des colloques (entre délais d’organisation et COVID-19 pour celui de Lomé) aura duré presque 11 ans, et non pas les 8 prévus. Ce moment est aussi symbolique : je suis en effet le dernier des membres fondateurs à être présent dans le Bureau, et au-delà d’un renouvellement de générations déjà largement engagé, cette AG achève le cycle des fondateurs. J’ai en effet eu l’immense chance d’être associé par Jean-Pierre Olivier de Sardan à la naissance de l’APAD, au moment où j’arrivais à l’EHESS Marseille pour ma thèse, en septembre 1990, après 4 ans de travail dans une ONG, avec des questionnements très en lien avec ceux de l’anthropologie du développement, mais sans vraiment de culture théorique en anthropologie, ni de connaissance du monde académique. Jeune doctorant, j’ai ainsi participé à la réunion fondatrice de mars 1991, et été membre du Bureau de 1991 à 1998, avant de m’en éloigner, du fait de mes responsabilités à la Direction scientifique du Gret, où j’ai passé de longues années, entre autres à accompagner la réflexivité de mes collègues praticiens sur leur pratique, ce qui a alimenté ma proposition d’une socio-anthropologie de l’action publique. C’est mon arrivée à l’IRD, à Montpellier, en 2012, qui m’a permis de me réinvestir dans l’APAD, en organisant avec Pascale Maizi et Laurence Boutinot le colloque de 2013 à Montpellier, puis en étant avec elles élu au Bureau la même année.
Je ne reviens pas aujourd’hui sur l’histoire de l’APAD, sur ses remarquables apports scientifiques au long de ces 33 ans, et la façon dont « l’APAD a fait école » (Fall et Lavigne Delville, 2021), comme l’a dit Abdou Salam Fall dans son interview, dans le numéro anniversaire. Je ne reviens pas non plus sur ses postulats fondateurs : sa conception d’une recherche empirique de qualité, en dialogue critique avec les praticiens, sa volonté d’être une association de chercheurs du Nord et du Sud travaillant ensemble à étudier des mêmes objets. Le film « le collège invisible »[1], sur la naissance de l’APAD, réalisé à l’occasion des 25 ans, et le hors-série d’Anthropologie & développement de 2021 (Roy, 2021), publié pour les 30 ans, et en particulier son introduction(Lavigne Delville et Roy, 2021), ont joué ce rôle.
Je voudrais plutôt me centrer sur les 10 dernières années de cette impressionnante dynamique collective qu’est l’APAD, et vous proposer quelques réflexions sur l’évolution du champ de la socio-anthropologie du développement, et une lecture rétrospective de la façon dont l’APAD a évolué pendant ces 10 ans. Le champ de la socio-anthropologie du développement, tout d’abord. De l’analyse des jeux d’acteurs autour des interventions de développement, la socio-anthropologie du développement a considérablement étendu ses objets, montrant la fécondité de ses postulats théoriques : un accent sur les pratiques, les représentations et les « normes pratiques » qui structurent les pratiques ; une attention à la diversité des groupes stratégiques et aux formes variées de coordination et de concurrence dans des arènes asymétriques ; un intérêt pour les conflits ou en tous cas les contradictions comme révélateurs ; la mise en évidence des articulations entre espaces sociaux et échelles différentes par l’intermédiaire du courtage ; etc. Les associations, les ONG, les élections et les recompositions politiques locales, les administrations et leurs réformes, la violence, les politiques publiques, l’humanitaire, les entreprises, les bailleurs de fonds, les révoltes et changements politiques aussi, ont été tour à tour investigués, et j’en oublie.
Les différents colloques ont été des moments forts de ces explorations, couplant qualité scientifique, échanges approfondis grâce à des sessions d’une durée raisonnable loin de l’abattage de nombreux colloques actuels, et une ambiance décontractée et chaleureuse : la fabrique de l’action publique, à Cotonou en 2015, coordonné par Roch Mongbo, Abou-Bakari Imorou et moi-même, avec l’appui logistique précieux de Romule Gbodja, les liens entre migrations, développement et citoyennetés, à Roskilde en 2018, organisé par Eric Hahonou ; les circulation dans le Sud global, à Lomé en 2021, piloté par Giorgio Blundo, Charles Awesso et Amouzou-Glikpa Amévor ; et enfin la question du travail, ici à Liège, organisé par Benjamin Rubbers.
De nouveaux objets émergent, et le n° 30 ans de la revue Anthropologie & développement a en explorés certains : les usages du droit (Andreetta et N’Diaye, 2021), la construction des problèmes publics (Ouattara, 2021). J’y ajouterais les mobilisations sociales. En effet, la socio-anthropologie du développement a largement montré, si elles peuvent y contribuent et si leurs moyens sont le plus souvent indispensables, les interventions de l’aide internationale ont beaucoup de mal à construire des réponses adaptées et institutionnalisées aux problèmes collectifs, partie parce que les modèles ne sont pas assez ancrés dans les contextes sociaux, politiques, environnementaux, partie parce que les changements impulsés se heurtent à des intérêts qui peuvent être puissants, partie du fait des contraintes même de l’intervention par projets et de l’opportunisme qu’elle suscite. Dès lors, une question centrale est celle du portage politique des projets de changement et des innovations institutionnelles nécessaires. Comme partout dans le monde, c’est aussi par la revendication collective fondée sur des façons partagées, ancrées dans la société, de construire des problèmes comme problèmes publics et de les prendre en charge et/ou d’en réclamer la prise en charge par d’autres, que se construisent les changements, y compris dans l’intervention de l’Etat. Les mouvements sociaux, les mobilisations sociales, les mouvements culturels, les émeutes aussi, sont des objets légitimes de ce point de vue, que la socio-anthropologie du développement doit analyser avec ses outils et sa distance critique : tout mouvement social n’est pas progressiste !
Dès 2007, Thomas Bierschenk appelait à mieux prendre en compte les processus globaux au sein desquels s’inscrivent nos objets d’analyse, pour davantage historiciser nos questionnements et les articuler à des analyses plus larges d’économie politique (Bierschenk, 2009). Ceci est plus que jamais nécessaire. J’ajouterais deux points. Le premier consiste à mieux prendre acte des tensions et contradictions dans lesquels sont pris les acteurs que nous étudions. La socio-anthropologie du développement a porté une lecture empirique, mais aussi critique et désenchantée, sur le « développement » à une période où les discours idéologiques encensaient le communautaire. Nous avons étendu cette posture aux organisations de la société civile, à l’ensemble de nos objets d’étude, au risque de donner à voir une lecture principalement négative. Or, il y a des administrations qui fonctionnent, des gens qui font leur boulot, dans un jeu de contraintes fortes. Les organisations de la société civiles ne sont pas que des opportunistes cherchant à se brancher sur la rente de l’aide, il y en a de très engagées, et même celles-là ont besoin de moyens et peuvent rentrer dans des stratégies d’intégration dans les rentes de l’aide (Pommerolle, 2008). Veiller à bien mettre au cœur des analyses la diversité des configurations, les contradictions que vivent les acteurs et les organisations, les injonctions contradictoires qu’ils subissent, la façon bricolée et diversement pertinente par laquelle ils tentent d’y faire face, est important pour rendre justice à cette complexité.
Le second point est plus théorique et épistémologique, il a été ouvert par Marie Deridder, Elieth Eyebiyi et Anneke Newman dans le n°30 ans de la revue Anthropologie & développement (Deridder, Eyebiyi et Newman, 2021), la question du decolonial turn. Ce thème pose des questions importantes. Il interroge nos postulats implicites et nos pratiques, questionne l’histoire des sciences et les modes de production des savoirs. Mais il est issu d’un contexte latino-américain spécifique, où l‘histoire coloniale est beaucoup plus ancienne et où la question raciale demeure au cœur des sociétés. Il tend parfois – en tous cas dans les vulgates qui circulent – à durcir des oppositions largement factices entre épistémologies du Nord et du Sud. Et je vois avec inquiétude se diffuser un décolonial idéologique, comme dirait Jean-Pierre Olivier de Sardan[2], où le terme revient comme un mantra qui suffit à tout expliquer, et des articles dénonciateurs en chambre sans aucun substrat empirique. Dans le contexte de crise de la recherche en Afrique, il ne faudrait surtout pas que ce thème soit le prétexte pour renoncer aux enquêtes approfondies, pour des analyses dogmatiques et sans nuances. La socio-anthropologie du développement est me semble-t-il bien placée pour faire un travail de prise au sérieux critique et d’intégration sélective et raisonnée des questionnements décoloniaux, tout en gardant son exigence conceptuelle et méthodologique.
Venons-en à l’APAD. En 2013, l’APAD avait un peu plus de 20 ans. Elle avait élargi son réseau, avait tenu son objectif de colloques tous les 2 ans environ, alternativement en Afrique et en Europe, avait professionnalisé le Bulletin et réussi tant bien que mal à assurer sa parution, ce qui n’est pas si fréquent et avait demandé des forts engagements militants des équipes successives. Jacky Bouju avait créé le premier site internet et géré la mise en ligne du bulletin sur openédition. Sten Hagberg avait rajeuni la maquette du bulletin, et commencé à structurer un comité de rédaction. La série APAD/Karthala vivotait, et publiait principalement des livres issus des colloques et des projets de recherche coordonnés par Jean-Pierre Olivier de Sardan. La tentative de décentraliser le Bureau en Afrique n’avait pas marché, du fait des contraintes institutionnelles qui pèsent sur nos collègues, et Sten Hagberg (avec l’appui de Gabriella Körling) avait en pratique assumé les deux rôles de président et de secrétaire général, les années précédentes, d’autant que les réunions de Bureau par Skype commençaient tout juste. Il y avait aussi une tension au sein du Bureau sur la vocation première de l’association, qui se traduisait dans des débats vifs sur l’avenir du Bulletin : certains, comme Giorgio Blundo, plaidaient pour créer une revue internationale d’anthropologie politique, non exclusivement africaniste. Pour d’autres, comme Mirjam de Bruijn, l’APAD était-elle avant tout une association de soutien aux jeunes chercheurs, africains en particulier, et ce qu’il fallait était une revue africaniste d’ambition moyenne, favorisant l’accès à la publication pour les jeunes chercheurs.
L’équipe arrivée aux manettes en 2013, avec Pascale Maïzi comme secrétaire générale et Laurence Boutinot comme trésorière, a eu la chance de constituer un Bureau très dynamique. Le premier mandat (2013-2018) a permis de relancer la dynamique et de moderniser l’association. Nous avons systématisé les réunions de Bureau en ligne, redéfini la charte graphique, refait le site internet pour le moderniser et pouvoir vendre la revue (ça n’a jamais eu beaucoup de succès…). Nous avons aussi achevé la transformation du Bulletin en revue, en adoptant le titre d’Anthropologie & développement, en revoyant la maquette intérieure. Mais surtout nous avons retrouvé une régularité, formalisé un comité de rédaction et un comité de lecture, pour en faire une vraie revue scientifique avec procédures d’évaluation, la faire référencer. Nous sommes aussi passés en autoédition, l’accord avec LIT, l’éditeur historique depuis la présidence de Thomas Bierschenk, n’ayant pas été revu depuis et étant devenu inutilement coûteux. Fatoumata Ouattara, avec Maud Saint-Lary puis Barbara Bentz, ont assuré la rédaction de la revue avec enthousiasme et ténacité de 2013 à 2019, avec le soutien de Sylvie Ayimpam et Gabriella Körling, et je les en remercie très sincèrement. Si le fonctionnement collectif du Bureau était relancé, grâce à Pascale Maïzi, les outils restaient très artisanaux : un fichier Excell en ligne pour les adhérents, un archivage des factures pour la comptabilité. L’APAD n’avait plus les soutiens institutionnels informels du labo d’appartenance du président, comme cela avait été le cas auparavant, et son activité n’a été possible que par un gros investissement personnel d’un petit nombre de personnes. Le prix à payer était un épuisement rapide, rendant les renouvellements du Bureau, et en particulier du Bureau exécutif, essentiels pour maintenir la dynamique.
Ce 1er mandat a aussi permis, lors de l’AG de 2015 à Cotonou, de toiletter les statuts de notre association, restés inchangés depuis le début. Il s’est agi de supprimer la mention « euro-africaine » dans le titre de l’association, terme qui témoignait de la volonté de parité entre Nord et Sud mais était peu compréhensible pour les nouveaux membres, et limitait le champ de nos réflexions. Or, on le sait, ce que met en avant la socio-anthropologie du développement tient autant, sinon plus, à la forte présence de l’aide qu’à des spécificités culturelles (la traduction du livre de Tania Li (Li, 2020), la publication de celui de Giulia Scalettaris sur le HCR en Afghanistan (Scalettaris, 2023), différents articles dans la revue, ont illustré cette ouverture géographique). Il s’est aussi agi de mieux coller aux pratiques, d’officialiser les normes pratiques si je puis dire (en liant officiellement l’AG aux colloques, par exemple), et aussi d’introduire le fameux article sur la limitation du nombre de mandats. Aucun président de l’APAD n’avait cherché à s’éterniser au pouvoir, ce n’était pas non plus mon but, mais je souhaitais le constitutionnaliser pour l’avenir. Ceux qui étaient à l’AG de Cotonou se rappellent des plaisanteries autour de cet article, en référence à la clause équivalente des constitutions africaines. Et bien non, comme annoncé, je n’ai pas changé la constitution au dernier moment pour faire un 3ème mandat, ni réclamé 3 ans de plus pour finir mes grands chantiers ! Cette AG de 2015 avait aussi été l’occasion de prendre conscience d’un débat sur la démocratie interne. Le réseau APAD s’était beaucoup élargi et distendu. L’APAD n’était plus le petit cercle de collègues et amis qui se retrouvait de colloque en colloque. Les participants à l’AG étaient avant tout les communicants au colloque, pas forcément les membres les plus investis. Dès lors, le fonctionnement en démocratie directe, où les candidats au Bureau pouvaient se déclarer jusque pendant l’AG, ne correspondait plus à la réalité de l’association. Cela a induit des débats parfois vifs aux AG de 2015 et 2018. Nous avons alors mené une réflexion, proposé un règlement intérieur qui précise les modalités de candidature, institué le principe d’un appel à candidatures ouvert à l’ensemble des membres, d’un dossier d’AG envoyé à l’avance, pour que tous les membres puissent donner leurs consignes, y compris pour les élections au Bureau, même lorsqu’ils votent par procuration.
Dès 2018, et la fin du premier mandat de l’équipe de 2013, nous avons souhaité un renouvellement. J’aurais voulu dès cette date laisser la main pour un changement de génération à la tête de l’APAD, si possible une féminisation (le film sur l’histoire de l’APAD avait suscité des réactions non anticipées au sein du Bureau, qui avait pourtant validé la liste des interviews : « c’est quoi cette association ? ce n’est que des mâles grisonnants qu’on voit à l’écran ; ça ne donne pas envie ! »). Mais il n’y avait pas de candidate, ni même de candidat au sein du Bureau ou dans les proches pour prendre la relève et j’ai accepté de me représenter, mais seulement à condition que ce soit dans une stratégie de sortie : premières négociations sur le transfert du Bureau à Louvain, entrée progressive dans le Bureau d’un noyau belge, l’expérience montrant que l’association fonctionne bien lorsqu’une petite équipe se connaissant bien, pouvant interagir facilement, est aux commandes. Marie Deridder en particulier a été élue en 2018 et s’est fortement investie depuis, bien au-delà de sa fonction de trésorière. Benjamin Rubbers est entré en 2021 et a pris la responsabilité de secrétaire général. C’est une équipe expérimentée qui s’apprête à prendre les rênes de l’association.
En 2018, les activités étaient relancées et à peu près stabilisées (bon, soyons clairs, en pratique, à part la revue, cela a toujours été de l’équilibrisme, sur le fil du rasoir) : Alexis Roy a repris avec brio la direction de la revue à partir de 2019 et il a stabilisé la parution des numéros des cinq dernières années. Nous lui en sommes également très reconnaissant. Sylvie Ayimpam s’est investie sur les éditions de l’APAD et contribuant à une diversification des publications : traduction du livre de référence de Tania Li, ouverture aux jeunes auteurs avec les livres de Marie Deridder (Deridder, 2021) et de Giulia Scalettaris. Ludovic Kibora, vice-président, animait à Ouaga un séminaire de sciences sociales labellisé APAD. Ce second mandat (2018-2024) a donc été principalement centré sur l’organisationnel et le financier : le second plan de modernisation de l’APAD, comme on l’appelait en plaisantant. Il s’agissait de consolider l’association et de la rendre plus viable, en évitant que les futures équipes aient à autant investir bénévolement sur des tâches administratives chronophages. Nous avons intégré des outils informatiques puissants de gestion des adhérents et de gestion comptable, trop complets peut-être et dont la prise en main a été difficile pour une génération peu geek, et qui sont seulement en train d’être véritablement maîtrisés par les jeunes du Bureau exécutif. La mise en place du paiement des cotisations en ligne a été très compliquée, entraînant une perte de cotisants (c’est stabilisé depuis 2020). En 2021, nous avons développé un outil de gestion des colloques, avec un cahier des charges pas assez pensé, un développement en cours de route qui a été douloureux du fait de manque de pédagogie de notre webmaster et faute d’un geek dans le comité d’organisation du colloque, qui n’est pas encore complètement stabilisé cette année, mais qui j’espère le sera pour la prochaine fois. Grâce à la Covid-19, nous avons expérimenté des formules mixtes pour les colloques tout en préférant le présentiel et les échanges approfondis, mais surtout, nous avons initié en 2021 les AG en lignes et le vote électronique, qui permet à tous les membres de participer, et achève le renouveau démocratique de l’association.
Le second axe a été de développer les ressources pour pouvoir mobiliser des appuis en secrétariat. L’économie de l’APAD reposait – et repose encore – essentiellement sur les cotisations, peu nombreuses en année sans colloque, et des petits bénéfices sur les colloques, où nous introduisions systématiquement une ligne d’aide à la publication. Le très faible niveau des dépenses de fonctionnement nous a permis de tenir, et d’assurer le renouvellement d’un petit matelas de précaution, d’année en année. Mais le choix politique de donner accès gratuitement à la revue, de maintenir les frais d’inscription aux colloques le plus bas possibles – c’est en général la source d’autofinancement des associations académiques – limitait les possibilités d’autofinancement. Et cet équilibre à bas niveau interdisait de pouvoir recruter les appuis dont le Bureau avait besoin. Cela a été pour moi une préoccupation dès 2015, une fois la revue et les activités stabilisées. La relance des adhérents, la mise en place du paiement en ligne, la mobilisation d’un soutien annuel de l’IRD y contribuaient. Mais le temps consacré à faire tenir l’association n’avait pas permis d’avancer. A l’AG de 2018, à Roskilde, nous avons introduit dans les statuts la catégorie de membre institutionnel, pour les universités, centres de recherche, agences d’aide soutenant le projet de l’APAD, leurs propres membres pouvant, en contrepartie, bénéficier d’une adhésion gratuite. Faute de temps et d’investissement, c’est seulement après 2021, grâce à l’implication de Benjamin Rubbers, élu au poste de secrétaire général, que nous avons pu réellement commencer les négociations et engranger fin 2023 les premiers membres institutionnels. Je n’ai pas de doute que la nouvelle équipe poursuivra ces efforts, indispensables pour l’APAD. Devant notre incapacité à dégager du temps pour développer les ressources, nous avons décidé d’inverser la logique : donnons-nous les appuis dont nous avons besoin, et nous serons obligés de trouver les ressources correspondantes. C’était finalement la bonne stratégie ! Marie-Christine Polge, qui assurait déjà la préparation éditoriale des articles de la revue s’est investie depuis 2019 dans le secrétariat de rédaction de la revue, secondant avec l’efficacité qu’on lui connaît le comité de rédaction, qui ne pourrait plus se passer d’elle. Et de fait, Alexis Roy et Marie Deridder ont monté et obtenu un financement du FNRS belge, qui permet de couvrir ces coûts. En 2023, face aux limites de l’appui administratif que devait apporter le LAAP à Louvain, nous lui avons proposé d’assurer le secrétariat du Bureau, et là encore, on regrette de ne l’avoir pas fait plus tôt ! Le développement des adhésions institutionnelles est nécessaire pour pouvoir pérenniser cet appui.
A côté de cette consolidation organisationnelle et financière, l’APAD a élargi ses activités, d’une part en organisant des panels dans des colloques internationaux (ECAS, 2019 et 2023, avec Marie Deridder et Elieth Eyebiyi), et en lançant en 2023 des séminaires et animations en ligne : séminaire scientifique mensuel qui donne accès à des présentations de recherches récentes (merci à Marie et Seydou Drabo pour avoir lancé l’idée et en avoir pris en charge la première saison); séminaire sur l’écriture scientifique (merci à Charlotte Vampo et à Alexis pour l’organisation et l’animation) ; présentation des nouvelles publications.
Au final, parallèlement à la diffusion des acquis de la socio-anthropologie du développement et de l’action publique au-delà de son cercle initial, l’APAD est devenue une association au champ géographique élargi, aux publications davantage reconnues. La revue publie à la fois des jeunes auteurs et des seniors, des auteurs du Nord et du Sud, et tout en restant principalement africaniste, accueille des articles d’autres continents. Elle est légitimée par le passage aux Presses Universitaires de Louvain en 2019, et a finalement résolu le dilemme des années 2000 en étant à la fois de reconnaissance internationale et ouverte dans son autorat. Les ouvrages ont eux-aussi marqué cet élargissement, et le partenariat récemment établi avec les Editions de l’IRD, qui offrira de plus un open access permettant une diffusion beaucoup plus large, marque aussi une reconnaissance académique plus forte. Les colloques ont grossi, réunissant régulièrement 150 à 200 personnes, issus de réseaux variés, réunis par la pertinence des thèmes et de leur problématisation. Le lancement des séminaires en ligne élargissent le service qu’apporte notre association à ses membres et plus largement aux jeunes chercheurs, africains ou autres. Dans le même temps, nous avons revu les règles et le fonctionnement de notre association pour l’adapter à cette nouvelle donne, la professionnaliser, rendre plus compatible avec nos emplois du temps l’investissement que représente son animation. Notre organisation s’est davantage structurée, le fonctionnement est plus routinisé, même s’il continue à trop reposer sur un trop petit noyau de personnes. Vu le budget de fonctionnement dérisoire de l’APAD, c’est véritablement la dynamique collective, l’engagement de nombreuses personnes dans cette association unique, qui a permis tous ces acquis. J’ajouterais que la féminisation a largement progressé.
Au terme de ces 11 ans, j’ai bien sûr des regrets. Que la consolidation organisationnelle et financière ne soit pas achevée au moment du passage de relais. Que les engagements réels au sein du Bureau soient inégaux. Que l’ouverture géographique vers l’Afrique centrale, et le monde anglophone, et hors du continent africain demeure limitée. Que nous n’ayons pas pu traduire Cultivating development de David Mosse, ni encore publié de monographie de jeune chercheur ou chercheuse du Sud. Que la question du dialogue avec les praticiens, qui m’importe particulièrement, ait été un peu oubliée, comme le regrettent aussi Sarah Fichtner et Anneke Newmann (Fichtner et Newman, 2021).
Je ne voudrais pas terminer sans une pensée pour des collègues et amis qui nous ont quittés trop tôt : Mathieu Hilgers et Hadiza Moussa, qui avaient été élus comme moi en 2013 ; Bréhima Kassibo, membre du Bureau de 1992 à 2002.
Pour l’avenir, L’APAD sera ce que la nouvelle équipe et tous ses membres en feront. Elle saura explorer de nouvelles thématiques, faire évoluer son fonctionnement. Le développement des adhésions institutionnelles, une plus grande visibilité en Afrique centrale et anglophone et dans les autres continents à travers des alliances, restent des objectifs stratégiques, que la nouvelle équipe saura prendre à bras le corps. La dynamique collective du Bureau est un challenge permanent, du fait de la pression croissante sur les uns et les autres, et en particulier la précarité durable des jeunes, qui sont souvent les plus investis. Souhaitons que l’APAD conserve ce mélange de débat scientifique de haute tenue et d’ambiance conviviale et décontractée, cette politique d’ouverture disciplinaire et d’inclusion, cette volonté d’apprentissage mutuel entre collègues du Nord et du Sud, et de soutien aux jeunes chercheurs qui la caractérisent depuis sa fondation.
Longue vie à l’APAD !
Bibliographie
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Deridder, M., 2021, Elites, élections et transformation du politique au Mali. “Ceux qui cherchent le pouvoir sont parmi nous », Paris/Montpellier, Karthala/APAD.
Deridder, M., Eyebiyi, E. P. et Newman, A., 2021, « Le decolonial turn : quels résonances, échos et chantiers pour l’APAD ? », Anthropologie & développement n° Hors-série 2021, p. 331-346.
Fall, A. S. et Lavigne Delville, P., 2021, « «L’APAD a fait école». Entretien avec Abdou Salam Fall », Anthropologie & développement n° Hors-série, p. 259-262.
Fichtner, S. et Newman, A., 2021, « Has APAD lost its passion? », Anthropologie & développement n° Hors-série 2021, p. 161-172.
Lavigne Delville, P. et Roy, A., 2021, « L’APAD, 30 ans d’une aventure intellectuelle« , Anthropologie & développement, Hors série « L’APAD a 30 ans », p. 11-34.
Li, T. M., 2020, Agir pour les autres. Gouvernementalité, développement et pratique du politique, Coll. Hommes et sociétés, Paris/Montpellier, Karthala/APAD.
Ouattara, F., 2021, « Comment mettre sur agenda un problème public intime et sensible ?« , Anthropologie & développement n° Hors-série 2021, p. 291-302.
Pommerolle, M.-E., 2008, « La démobilisation collective au Cameroun: entre régime postautoritaire et militantisme extraverti« , Critique internationale, vol 2008/3 n° 40, p. 73-94.
Roy, A. ed., 2021, L’APAD a 30 ans, Anthopologie & développement, Numéro Hors Série.
Scalettaris, G., 2023, Le HCR dans la crise afghane. Une bureaucratie internationale à l’épreuve, Paris/Montpellier, Karthala/APAD.
[1] https://vimeo.com/940362916
[2] https://aoc.media/analyse/2024/02/28/au-sahel-un-decolonialisme-militaire/

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