2011 – Pourquoi l’échec : produit de l’histoire ou résultat nécessaire d’une conception « technico- gestionnaire » ?

Extrait de Lavigne Delville P., 2011.
Pour une anthropologie symétrique entre « développeurs » et « développés »,
Cahiers d’études africaines, 202-203, 2-3, 491-509.

NB : sur le débat sur réussite et échec et sur la tension entre interprétation processuelle et structurelle, voir aussi Jacob J.-P., Lavigne Delville P., 2019. Comprendre la trajectoire des interventions de développement. Processus et réseaux d’acteurs dans trois projets d’eau potable (Burkina Faso, Haïti, Ghana), Paris, Agence française de développement. Un extrait de la conclusion est disponible ici sur cet site.

À travers l’analyse de l’échec d’un projet d’électrification rurale, Alizés Électrique, Sophie Caratini (2005) veut mettre en avant la réalité du « rapport de développement », c’est-à- dire (bien qu’elle ne le définisse jamais explicitement) le rapport politique d’ingérence et de domination inhérent à la relation « d’aide ».

Alizés Électrique a été conçu et mis en œuvre par une ONG française, le Gret, entre 1995 et 1997 dans le Trarza mauritanien sur financement PNUD[1]. Dans la suite d’une action sur le pompage éolien et sur le même schéma, son objectif était de mettre en place dans la même région un service de l’électricité. Un petit réseau ou un système de recharge de batteries alimenté par des aérogénérateurs devait permettre aux ménages abonnés d’alimenter quelques ampoules et une télévision ou un réfrigérateur, un comité de gestion issu de l’assemblée villageoise (la jemaa) assurant la gestion du service.

Alizés Électrique, un projet illustratif d’une logique « technico- gestionnaire » ?

En 2002, lors des enquêtes de l’auteure[2], l’échec est patent. Ce projet et son échec semblent à l’auteure illustratif d’une « logique de kit technico-gestionnaire » (ibid. : 91) : « Pour “réussir” — ou tenter de prévenir l’échec —, les schémas techniques sont doublés de schémas de transformation de la société. […] Le financement du progrès est désormais conditionné par la soumission des populations à des modèles d’organisation issus d’une pensée technico-gestionnaire unique qui met les individus “sous contrat” et distribue les droits et devoirs de chacun, y compris celui de la sanction » (ibid. : 75). La tentative de concrétiser ce « modèle d’organisation sociale » (ibid. : 91) « a créé des désordres, et par endroits des conflits difficilement réparables. […] Les “comités de gestion” doublent les organisations sociales et plus encore politiques existantes sans tenir compte des clivages qui les traversent, et créent un second lieu décisionnel, qui ne recoupe pas toujours exactement le premier qui est généralement plus étroit et plus hiérarchisé. […] Des jalousies ont été suscitées, des froissements ont été ressentis, susceptibles de provoquer des oppositions sourdes et d’affecter les relations villageoises en général. Des discussions à n’en plus finir ont opposé les familles, des femmes se sont heurtées, des enfants se sont bagarrés » (ibid. : 80-81).

Biais structurels ou produit de l’histoire ?

Pour Caratini, ces conflits étaient inévitables : ils résultaient de cette logique « technico- gestionnaire » couplée à une démocratisation imposée dans la composition des comités, et même plus fondamentalement de ces rapports de domination liés à l’aide et de la résistance parallèle des villageois et de l’État. Dès lors, pas besoin de s’encombrer des détails de l’histoire.

Ceux-ci paraissent cependant importants. L’équipe-projet avait déjà une connaissance de la région et de ses acteurs, à travers un projet antérieur, centré sur l’eau potable, reconnu à l’époque comme un succès. Elle a fait appel aux débuts à un chercheur sociologue mauritanien, pour réfléchir à sa démarche, a tenté de définir les règles du jeu avec la jemaa des villages. Fin 1997, à la fin de la première phase de deux ans, différentes études de terrain donnaient une image positive de l’action. Le dispositif local d’électrification fonctionnait correctement, les clients, que personne n’obligeait à s’abonner, goûtaient « aux bienfaits de l’éclairage électrique » (ibid. : 81), les gérants s’investissaient dans leur tâche. Les équipements et les modes de gestion n’étaient pas tout à fait au point, ayant demandé plus de temps que prévu à expérimenter et stabiliser (potentiel éolien moins fort que prévu, problèmes techniques variés, fiabilité de batteries, etc.). La stabilisation de l’ensemble demandait de mettre en place le dispositif de maintenance, ce qui était prévu pour la phase suivante. La continuité de l’appui devait permettre de travailler les problèmes rencontrés par les acteurs locaux, tant sur les batteries (fiabilité, transport) (ibid. : 80 ; Matthieussent et al. 2005 : 77) que sur les choix organisationnels au niveau des comités de gestion, et de consolider le dispositif institutionnel. Cette seconde phase, que l’AFD affirmait vouloir financer, devait aussi permettre, une fois le dispositif technique stabilisé, de faire entrer dans le jeu Nassim, la coopérative régionale qui assurait avec efficacité la maintenance des éoliennes de pompages, et qui voyait là une opportunité d’élargir son volume d’activités, stabilisant ainsi le dispositif global.

Fin 1997, à l’issue de ces deux ans, il ne semblait pas y avoir de signes évidents d’un échec en germe. Les conflits politiques locaux et les ambiguïtés des comités de gestion n’apparaissaient pas rédhibitoires, ni à l’équipe ni aux observateurs externes. Le degré d’autonomie des dispositifs, après deux ans d’expérimentation, n’avait rien d’inquiétant. Il y avait une stratégie d’autonomisation, sur un pas de temps de 6 ou 8 ans, réaliste pour une telle innovation, que la reprise du financement par l’AFD devait rendre possible.

Évidemment, rien ne garantit que ce scénario aurait « marché ». Mais le fait est qu’il existait et n’a pas pu être tenté. En effet, la continuité de l’action a été rendue impossible par une série de retournements institutionnels. L’AFD, qui voulait financer la suite du projet qu’elle avait évalué très positivement, a suscité la création d’une « cellule de l’électrification décentralisée » (CELED) au sein du ministère de l’Énergie, pour renforcer la maîtrise d’ouvrage publique sur ce projet. Les blocages de la CELED l’ont ensuite amenée à demander la création d’une Agence pour le développement de l’électrification rurale (ADER) censée être plus autonome et plus efficace. Pendant ce temps, l’AFD a certes financé un suivi léger du Gret, mais sans moyens pour poursuivre le travail de terrain. L’équipe a observé sans pouvoir agir la dégradation progressive d’un service non encore stabilisé, le non-renouvellement des batteries par une CELED non fonctionnelle, la chute progressive des abonnements. L’étude commandée par le Gret en 2001 (Rocher 2002, résumée dans Matthieussent et al. 2005 : 75-81) montre une satisfaction initiale par rapport à l’électricité, et la déception des villageois devant la dégradation du service, ainsi que leurs tentatives pour y faire face : lorsque la maintenance n’a plus été assurée, les villageois ont continué à payer leur abonnement pendant un temps, puis ont cessé devant la baisse de durée de vie des batteries, non compensée par leur remplacement ; certains ont acheté des kits solaires (Matthieussent et al. 2005 : 79, 81, 92). Caratini (2005 : 81) reconnaît elle- même ce « rapport de confiance longtemps maintenu entre “le projet” et les villageois », l’amertume des « villageois ayant quelque temps goûté aux bienfaits de l’électricité » (ibid.). Autant de signes qui cadrent mal avec l’hypothèse d’un refus radical. Plus qu’un rejet de la part d’acteurs locaux enfin libérés de l’ingérence du Gret et de l’obligation de s’y soumettre en façade, et qui auraient auparavant été incapables d’exprimer leur rejet, y compris aux missions externes, l’image qui ressort de cette période de 1998 et 1999 est celle d’une déliquescence progressive du dispositif au fur et à mesure des pannes, déliquescence inévitable dès lors que des maillons essentiels de sa fonctionnalité (la stabilisation technico-organisationnelle, d’une part, la maintenance d’autre part, qui impliquait des institutions externes) n’existaient pas encore et que les transitions sans financement entre le projet pilote, la CELED puis l’ADER n’ont pas permis d’y répondre.

Dès lors, qu’est-ce qui explique l’échec ? Les biais structurels ou l’histoire et les aléas institutionnels, qui ont empêché d’aller au bout de sa logique et de travailler à stabiliser un dispositif institutionnel dont il avait posé les bases ? Il y a certainement eu des tensions, contradictions et conflits, larvés ou non, suscités par les comités de gestion, même si on peut penser qu’ils ont été aggravés par la déliquescence du service[3]. Il existe de réelles ambiguïtés sur le modèle « communautaire », largement prévalent à l’époque dans le milieu du développement. Nombreux sont les projets qui nient les impasses structurelles de leurs choix et invoquent un peu facilement les conditions externes pour expliquer l’échec. Pour autant, il semble assez évident (et les rapports d’activités du projet, témoignant des difficultés non prévues et du travail pour y remédier, le montrent bien) que deux ans ne suffisent pas à expérimenter et à stabiliser un système d’électrification rurale, nouveau dans le contexte mauritanien de l’époque, et que l’interruption de l’appui n’a pas permis d’arriver au stade de l’épreuve de vérité.

Dès lors ne doit-on pas, d’un point de vue de rigueur interprétative, s’interroger sur la hiérarchie des causes dans un processus complexe : à partir du moment où l’histoire du processus permet d’expliquer, pour partie au moins, les faits observés en 2002, est-il rigoureux de faire l’impasse dessus pour privilégier a priori une hypothèse structurelle ? Autrement dit, la thèse de Caratini n’aurait-elle pas été plus convaincante si elle avait pris en compte cette histoire et ce qu’elle explique, au moins en partie, et tenter dans ses enquêtes locales de distinguer les éventuelles évolutions des perceptions selon les périodes ?

Une telle mise en perspective aurait été d’autant plus utile que l’organisation locale de gestion des générateurs (et plus généralement le dispositif couplant comité de gestion villageois et coopérative de maintenance) n’a pas été inventée dans un bureau par des ingénieurs raisonnant de façon abstraite des systèmes de gestion. Ces dispositifs sont issus d’une expérience antérieure de mise en place d’éoliennes de pompage, dans la même région du Trarza, projet qui avait abouti à des résultats jugés tout à fait satisfaisants[4]. Dès lors, si c’est bien cette logique technico-gestionnaire imposée, couplée de démocratisation imposée, inhérente au fantasme d’ingérence de l’ONG qui explique l’échec d’Alizés Électrique, pourquoi cela n’a-t-il apparemment pas été le cas dans le cas d’Alizés Pompage ? N’aurait-il pas été de bonne méthode scientifique d’aller tester cette hypothèse en allant enquêter dans des villages équipés d’éoliennes de pompage et analyser les modes de gestion réels, dix ans après ? Cela aurait peut-être été l’occasion pour Sophie Caratini d’infirmer le fait qu’une part significative de ces éoliennes fonctionne toujours et de montrer que les mêmes contradictions internes aux comités sont la cause de l’arrêt, confirmant ainsi sa thèse. Mais cela aurait peut-être pu lui montrer comment les acteurs locaux ont su se réapproprier la gestion et la transformer, au-delà du modèle initial et de ses ambiguïtés éventuelles, pour en faire quelque chose de viable (quitte, peut-être à en « privatiser » la gestion comme au Niger [Oliver de Sardan & Dagobi 2000]). Ou encore d’approfondir ce qui m’apparaît finalement comme l’apport principal de son enquête : « On ne saurait mettre sur le même plan les besoins en électricité et en eau potable. En pays maure, seule l’eau peut générer une dynamique véritablement “collective”. […] Personne ne saurait en être privé, car l’eau, c’est la vie, partant la survie du groupe, alors que l’électricité apparaît comme un luxe individuel » (ibid. : 81-82).

Fantasme technico-gestionnaire ou différence de nature de service entre l’eau potable et l’électricité ?

Dans cette hypothèse, une des erreurs fondamentales du Gret[5] aurait ainsi été de supposer que ce modèle de gestion, qu’il considérait avoir testé et validé dans le contexte social du Trarza, pouvait sans problèmes se transférer du pompage d’eau à l’électricité, sous-estimant ainsi les profondes différences entre ces deux types de service de base, en termes de complexité technique et économique, mais plus encore en termes de représentations locales et de volonté politique à assurer un service collectif. Ce qui questionne, effectivement, le choix d’un service accessible au plus grand nombre et de comités de gestion, pour un service de ce type, par rapport à un service privé, accessible à ceux qui ont les moyens de le payer. Si cela est juste, outre les recompositions institutionnelles au niveau national qu’il aurait été intéressant d’approfondir[6], l’échec trouve d’abord sa source dans ce transfert hasardeux, dans le fait d’avoir considéré comme acquis, et n’ayant pas besoin de faire l’objet d’un travail d’analyse préalable et de débats approfondis avec les acteurs locaux, un élément qui ne l’était pas.


[1] Ce projet, mené par le Gret, dont j’ai dirigé la direction scientifique de 1999 à 2008, s’est déroulé avant que je prenne ce poste. Je n’y ai pas fait d’enquêtes de terrain mais ai encadré une analyse rétrospective de ce projet, menée sur dossier au siège du Gret (MATTHIEUSSENT ET AL. 2005) en m’appuyant sur des enquêtes de terrain réalisées en 2001.

[2] Réalisées sur demande de l’AFD, qui souhaitait comprendre les blocages du projet ADER, conçu en partie à partir de l’expérience d’Alizés Électrique (CARATINI 2001, 2002).

[3] Une partie non négligeable de ce qui ressort des récits rétrospectifs, potentiellement marqués par cette amertume, peut s’expliquer dans ce cadre d’interprétation, y compris le fait que cette déliquescence ait suscité ou aggravé les conflits et contradictions liés aux comités, mis des gérants en difficultés ou ait fourni à d’autres des opportunités de détournement, en tout état de cause ait été utilisée dans les conflits politiques locaux entre factions.

[4] Le Gret n’a pas fait d’évaluation ex post de ce projet, mais d’après les informations qu’il détient, la majorité des éoliennes fonctionnaient, 10 ans après, ce qui est remarquable pour un projet de ce type, entre autres grâce à la mutuelle de maintenance.

[5] Il y en a d’autres, en termes institutionnels et de démarche de recherche-action, et qui sont analysés dans MATTHIEUSSENT ET AL. (2005).

[6] Quels enjeux du renforcement de la maîtrise d’ouvrage publique pour l’État mauritanien sur ce projet ? Quelles stratégies de l’administration mauritanienne par rapport à l’imposition de la CELED ? Quelles logiques de nomination des responsables ?, etc.

Références

Caratini S., 2001, Projet ALER, volet « kits solaires », Note de synthèse, Paris, AFD.

Caratini S., 2002, Projet ALER, volet « kits solaires », Rapport de synthèse, Paris, AFD.

Caratini S., 2005. Le «projet Alizés-Électrique» ou les paradoxes du rapport de développement, Autrepart, 35, 73-95.

Matthieussent S., Carlier R., Lavigne Delville P., 2005, Un projet d’électrification rurale en Mauritanie (1995-2000) : Alizés électrique : histoire et enjeux d’une tentative de construction d’un service durable, Études et travaux en ligne, Paris, Gret.

Olivier de Sardan J.-P., Dagobi E.H.A., 2000. La gestion communautaire sert-elle l’intérêt public? Le cas de l’hydraulique villageoise au Niger, Politique africaine, 80, 153-168.

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