5 mars 2016 – Une brève histoire des projets de développement

On a aujourd’hui tendance à penser que le modèle du « projet » mis en œuvre par une Ong ou une Unité de gestion de projet, et agissant principalement par « faire faire » (c’est-à-dire par multiplication du recours à la sous-traitance) est la forme normale de l’intervention de développement. Or c’est en fait une modalité qui s’est mise en place depuis les années 1990.

Les objectifs donnés aux les projets de développement et la forme des dispositifs d’intervention sont étroitement liés au contexte politique et idéologique du moment. S’appuyant sur la périodisation proposée par Fraser[1], le tableau suivant propose une lecture croisée de ces contextes et des types de dispositifs.

[1] Fraser A., 2009, « Aid-Recipient Sovereignty in Historical Context », in Whitfield L., ed., The Politics of Aid, Oxford, Oxford University Press, pp. 45-73.

Date Périodisation internationale Formes d’intervention
1955-60 Colonialisme tardif, pré-Indépendances. Mise en place de dispositifs de financement type FIDES Développement par l’Etat

Projets urbains, industriels, agricoles sur espaces « utiles », logique d’enclave et d’archipel, complétant une administration faible

1960-1975 Rivalité est-ouest, idéologie de la construction des nouveaux Etats indépendants.

Aide internationale orientée vers le renforcement des Etats, qui ont besoin de capitaux et de ressources humaines.

Développement par l’Etat modernisateur

Parenthèse de l’animation (dispositif national)

Multiplication des grands projets de modernisation (industrie, irrigation, etc.) financés sur prêt.

Début de multiplication des bailleurs

Maillage du territoire par des projets intégrés et des Offices publics ou para-publics, parallèles à l’administration (enclaves)

Années 75-80 Campagne pour un Nouvel ordre économique international, explosion du prix des matières premières.

Renforcement du pouvoir des Etats du Sud, inquiétude des pays occidentaux sur un risque de « dépendance inversée » vis-à-vis des pays possédant des matières premières.

Mise en cause des grands projets techniques

Multiplication des bailleurs

Début de remise en cause des grands projets techniques.

Emergence des Ong (sécheresse) et des micro-projets ; renouveau des discours participatifs

1980s Crise de la dette

Ajustements structurels visant à redresser le cadre macro-économique. Le FMI « s’invite à la table ».

Remise en cause Etat

Remise en cause des Offices et des projets intégrés

Suppression ou restructuration des Offices

Multiplication des micro-projets Ong

Accroissement des dons

1990-2000 « Ajustement après la guerre froide »

Accroissement des conditionnalités, promotion de la bonne gouvernance et des réformes de l’Etat.

Promotion de la démocratie et de la société civile.

Contournement de l’Etat.

« Fatigue de l’aide », débats sur la sélectivité, baisse des volumes.

Contournement de l’Etat, dispositifs externalisés et contrôlés par les bailleurs

Disparition des derniers grands projets.

Multiplication des sources de financement, démultiplication désordonnées d’interventions

Accent sur microprojets, social, sur « société civile » et Ong

Multiplication des projets de développement local, pilotés par des Unités de Gestion de Projets autonomes de l’administration ou par Ong : renforcement de l’éclatement et de l’absence de coordination.

Cellules sectorielles dans les ministères

2000 – ? Renouveau de l’aide, avec focus sur l’Afrique, dans un contexte de tension sur les matières premières

« Les nouvelles modalités de l’aide » : DSRP, puis Déclaration de Paris

Volonté affichée de s’aligner derrières les politiques nationales, de se coordonner. Mais poursuite du cadrage néo-libéral et ambigüités de la conception de « l’ownership ».

Réhabilitation de l’Etat dans les discours

Dispositifs contrôlés par les bailleurs, logés dans l’Etat

Objectifs de plus en plus sociaux et politiques (gouvernance, genre, etc.) et de moins en moins économiques

Réduction des projets qui restent mode d’action dominant, avec extension du « faire-faire »

Renforcement progressif des procédures de management de projet, inspirés du management de projet industriels et du New Public Management, pour tenter de contrôler les actions de projets pluri-acteurs et institutionnellement complexes.

Glissement partiel vers aide budgétaire liée ou non, avec débats vifs entre promoteurs de l’aide budgétaire et promoteurs des projets

Développement des programmes (avec ou non basket funding)

Programmes sectoriels logés dans les Ministères, mais avec logique verticale et dispositifs spécifiques (ex Santé)

Contrôle accru des Etats sur la mise en œuvre des financements, financement des Ong nationales de plus en plus dans le cadre d’appels d’offres nationaux avec risque de perte d’autonomie

2 réflexions sur “5 mars 2016 – Une brève histoire des projets de développement

  1. Merci pour cette description chronologique des événements et différentes formes connues par les projets de développement. De 2000 à nos jours on a de nouveaux slogans (comme déclaration de Paris; Les nouvelles modalités de l’aide) tout ceci dans un contexte de nouvelle convoitise et de pressions des occidentaux sur les matières premières. les conséquences sont connues sur ce continent.

    Bref, je me demande si les projets de développement sont réellement la clé pour le développement de l’Afrique.
    La déclaration de Paris est elle réellement mise en application? ce sont autant d’interrogations.

    • Bonjour, Les projets de développement ne sont sûrement pas « la clé », ce sont tout au plus des moyens, qui posent le problème d’une action publique éclatée dans l’espace (des zones sont couvertes, d’autres non) et dans le temps (il y a des moments où il y a des ressources, d’autres non), avec une concentration de moyens qui suscitent des opportunismes, et le sentiment qu’on ne peut rien faire sans projet… Un projet (une concentration de moyens dans un temps donné pour des objectifs donnés) se justifie pour des finalités ponctuelles (des infrastructures lourdes), pas pour des choses qui relèvent du fonctionnement normal ou quotidien des services publics et des institutions.

      Mais encore une fois, ce ne sont que des moyens. La « clé » (s’il y en a une), ne serait-ce pas plutôt un projet politique inclusif porté par les élites ? La négociation d’une position moins asymétrique dans les marchés mondiaux ? La mobilisation de ressources autonomes au service des infrastructures et des services à la population, et donc l’acceptation de ressources fiscales internes, rendant moins dépendant de « l’aide » extérieure ? Ne serait-ce pas aussi une société qui exige plus de ses élites, est capable d’organiser des mouvements sociaux pour exiger des services de qualité, et donc (puisque c’en est une condition) une gestion plus rigoureuse des deniers publics, des politiques fiscales ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s