Août 2016 – A la fin des années 1980, des enquêtes d’unités de production, pour comprendre les stratégies paysannes

Avec la montée des problématiques du développement local, de l’environnement, le développement agricole est trop souvent passé de mode. Qui fait encore de l’appui aux producteurs, pour leur permettre de tirer un meilleur parti de leurs systèmes de production, améliorer leurs revenus ? Qui réalise encore des diagnostics agraires, pour comprendre la diversité des exploitations agricoles, leurs systèmes de production, leurs performances ? N’a-t-on pas un peu jeté le bébé avec l’eau du bain ?

Dans les années 1980, les enquêtes statistiques lourdes, liées aux grands projets de développement régional, étaient disqualifiées : leurs catégories d’analyse sont inadéquates, les chiffres douteux, leur coût démesuré. L’anthropologie économique s’intéressait à comprendre la façon dont les rapports économiques étaient organisés au sein des unités familiales. En France, le groupe AMIRA, qui réunissait économistes et statisticiens menait un remarquable travail – trop oublié ! – sur les unités d’observations (Ancey, 1975; Gastellu, 1978), l’articulation entre qualitatif et quantitatif (Couty, 1983), les méthodes d’enquête (Couty et Lericollais, 1982), etc.

Côté développement rural, les farming research studies, côté anglophone, la recherche-développement en France, mettaient au point des démarches d’analyse des systèmes paysans de production, permettant de comprendre les logiques paysannes d’exploitation du milieu et la dynamique des exploitations agricoles. Des outils qu’ils ont mis au point sont issus les démarches de diagnostic rapide : Chambers et d’autres ont mis en avant le « rapid rural appraisal »(Chambers, 1992), assumant préférer du « quick and dirty » au « long and dirty » des lourdes enquêtes[1]. Les méthodes de diagnostics fleurissaient (Mondain-Monval, 1993).

Les limites des enquêtes « classiques » étaient bien identifiées (Couty, 1983;) (Gentil et Dufumier, 1984) :

– elles nient la diversité à travers un « paysan moyen » qui ne correspond à aucune réalité, et s’interdisent d’appréhender la différenciation sociale ;

–    analysant composante par composante, elles interdisent de saisir les interactions. Il ne sert à rien de savoir que 15% des Unités de Production (UP) ont plus de 50 bovins, et 25% sont équipées en culture attelée, quand on ne sait pas si l’importance du troupeau est décisive dans l’investissement en matériel. L’analyse économique doit rendre compte du système de production.

– les questionnaires quantitatifs fermés enferment la réalité dans des catégories définies a priori. Au risque de ne regarder que sous son réverbère et de passer à coté de dimensions essentielles. Seule une analyse qualitative parallèle permet de définir les critères pertinents (par exemple, la production maraîchère par actif total ou par actif féminin ?). Les questionnaires standards ont de plus souvent du mal à prendre en compte les spécificités anthropologiques.

– le traitement statistique peut faire apparaître des corrélations sans qu’il y ait de causalité.

– les enquêtes agricoles en milieu rural tendent à sous-estimer les activités et les revenus extra-agricoles, sinon en poids quantitatif, du moins en importance stratégique.

– enfin et par dessus tout, elles figent la réalité et, étant statiques, ne sont que peu opérationnelles.

Des progrès substantiels avaient été accomplis peu avant dans la compréhension des sociétés rurales Africaines, avec en particulier la compréhension des exploitations agricoles complexes et l’analyse dynamique des systèmes agraires (Billaz et Diawara, 1982; Dupriez, 1982; Faye et Benoit-Cattin, 1979).

L’anthropologie économique (Meillassoux, 1975; Couty, Durand, Gastellu et al., 1985; ORSTOM, 1977) et les travaux d’AMIRA sur les unités d’observation déjà cités et la problématique de la « transition » [des économies « traditionnelles » au capitalisme] (Charmes, 1983; Charmes, Couty et Robineau, 1985) avaient permis de comprendre :

– la multiplicité des unités économiques et leurs stratégies respectives;

– le fonctionnement économique de la société domestique et ses transformations ;

– la logique des systèmes de production, la gestion du risque et l’importance de la rémunération du travail.

Si ces avancées théoriques permettaient une représentation satisfaisante des différents pans des réalités agraires, et des analyses qualitatives de terrain au fort pouvoir explicatif, l’articulation des différentes disciplines restait insuffisante, en particulier dans le lien entre reproduction économique et sociale des groupes domestiques et systèmes techniques de production[2].

Jeune agro-économiste entré au GRDR[3] en 1985, j’avais commencé à me plonger dans les travaux d’AMIRA et, en amont, dans l’anthropologie économique. J’y ai mené ou encadré différentes enquêtes agro-économiques. J’ai en 1989 tenté d’articuler ces questionnements dans une démarche d’enquête socio-économiques, compatible avec les capacités d’une ONG de l’époque.

L’ambition était de passer de la description des systèmes de production à la mise en évidence de leur(s) logique(s) de construction[4], et de remonter de la typologie descriptive et des logiques de production aux stratégies économiques différenciées des unités de production, qui me semblaient deux étapes indispensables à une analyse dynamique.

En effet, travailler dans une zone d’émigration internationale obligeait à prendre au sérieux les stratégies migratoires, non pas seulement comme des compléments rendus nécessaires par la crise des systèmes de production agricole, comme les agro-économistes tenaient à le faire : dans la vallée du Sénégal, la migration était devenue le mode de régulation de l’économie domestique. Par rapport aux très riches analyses de système agraire, il s’agissait de recentrer l’analyse sur les stratégies de reproduction économique et sociale, pour lesquelles les systèmes de production sont un moyen et non une fin en soi.

Traduisant les questionnements de l’époque, cette « Méthodologie d’enquêtes économiques légères d’unités de production paysannes » peut néanmoins donner des clés de démarche toujours utiles aujourd’hui.

Références

Ancey G., 1975, Niveaux de décision et fonction objectif en milieu rural africain, Paris, AMIRA/INSEE

Billaz R. et Diawara Y., 1982, Enquêtes en milieu rural sahélien, Paris, PUF/ACCT.

Bonnefond P., Couty P. et Germain N., 1988, « Systèmes de production agricole en Afrique tropicale: essai de conclusion« , Cahiers des Sciences Humaines, vol 24 n° 1, pp. 137-144.

Chambers R., 1992, Rural appraisal: rapid, relaxed and participatory, Institute of Development Studies, Brighton.

Charmes J., 1983, La problématique de la transition et ses déterminations du point de vue des théories des politiques et des planifications du développement, Note de travail AMIRA n° 1-13-14-15, Paris, 182 p.

Charmes J., Couty P. et Robineau C., 1985, « Economies en transition : concepts, analyses, méthodes d’investigation« , Bulletin de Liaison – ORSTOM.Département H,  n° 2, pp. 116, .

Couty P., 1983, Qualitatif et quantitatif : deux modes d’investigation complèmentaires. Réflexions à partir des recherches de l’ORSTOM en milieu rural africain, Paris, AMIRA, pp. 35-47.

Couty P., Durand M.-H., Gastellu J.-M., et al ed., 1985, Approche anthropologique et recherche économique à l’ORSTOM, Coll. Colloques et Séminaires, Paris, ORSTOM.

Couty P. et Lericollais A. 1982, Vers une méthode pratique d’analyse régionale : Le cas de la vallée du Sénégal (1957-1980). multigr. Paris: AMIRA,  115 p.

Dupriez H., 1982, Paysans d’Afrique noire, Paris/Nivelles, L’Harmattan/Terres et Vie.

Faye J. et Benoit-Cattin M., 1979, L’exploitation agricole en Afrique soudano-sahélienne, Paris, PUF/ACCT.

Gastellu J.-M., 1978,  » … Mais où sont donc ces unités économiques que nos amis cherchent tant en Afrique », ed., Le choix d’une unité, Paris, AMIRA/INSEE, pp. 99-122.

Gentil D. et Dufumier M., 1984, Le suivi-évaluation dans les projets de développement rural: orientations méthodologiques, Paris, AMIRA.

Lavigne Delville P., Sellamna N.-E. et Mathieu M. ed., 2000, Les enquêtes participatives en débat: ambition, pratiques et enjeux, Paris/Montpellier, Karthala/Gret/Icra.

Meillassoux C., 1975, Femmes, greniers et capitaux, Paris Maspero.

Mondain-Monval J.-F., 1993, Diagnostic rapide pour le développement agricoleDiagnostic rapide pour le développement agricole, Paris, GRET/Ministère de la Coopération

ORSTOM, 1977, Essais sur la reproduction de formations sociales dominées (Cameroun, Cote d’Ivoire, Haute Volta, Sénégal, Madagascar, Polynésie), Coll. Travaux et Documents de l’ORSTOM, Paris, ORSTOM.

Sellamna N.-E., 2000, « Du Rapid Rural Appraisal au Participatory Learning and Action : la participation a-t-elle besoin d’un paradigme scientifique ? », in Lavigne Delville P.,  Mathieu M. et Sellamna N.-E., ed., Les enquêtes participatives en débat, ambitions, pratiques, enjeux, Paris/Montpellier, Karthala/GRET/ICRA, pp. 453-496 451.

Notes

[1] Le RRA donnera naissance au PRA, participatory rural appraisal. Cf.Lavigne Delville, Sellamna et Mathieu, 2000; Sellamna, 2000.

[2] Le concept de système de production est un concept mixte. Pour les agronomes, c’est la combinaison des productions végétales et animales au sein de l’exploitation, et pour les économistes la combinaison des moyens de production (terre, travail, capital). C’est en prenant en compte cette uni-dualité qu’on peut articuler itinéraires techniques et stratégies économiques (Bonnefond, Couty et Germain, 1988).

[3] Groupe de recherche et de réalisations pour le développement rural dans le tiers monde, aujourd’hui Migrations-Solidarité-Développement.

[4] Au double sens du terme « construit »: la façon qu’a le paysan de gérer son exploitation, de combiner facteurs de production et productions, n’est pas une « donnée ». qui s’impose à lui, mais une réponse spécifique, un « construit » ; d’autre part, « le système de production n’est pas visible (…), il est construit par l’observateur à partir d’un ensemble de données sélectionnées et reliées les unes aux autres » (Bonnefond et al, op. cit.).

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