31 mai 2012: Ingénierie sociale, ingénierie institutionnelle

Le terme d’ingénierie sociale est flou et souvent suspect. Pour les uns, il s’agit d’une tentative de techniciser la gestion du social, selon un modèle mécaniste. Pour les autres, une façon de mettre un peu de « participation » dans des démarches descendantes, pour « faire passer la pilule ».

Pour moi, l’ingénierie sociale est un ensemble de savoir-faire et de méthodes d’inspiration socio-logique, favorisant les dynamiques d’action collective et de construction institutionnelle. Il s’agit d’élaborer ou de faire évoluer, avec les acteurs et institutions concernées, les dispositifs institu-tionnels dans un secteur donné, pour une plus grande pertinence, efficacité et pérennité. La mise en œuvre d’un projet de développement, la création d’un service (d’eau potable, d’électricité, de crédit, etc.) ne relèvent pas seulement de l’application de savoirs et savoir-faire techniques (hydrauliques, électriques, financiers, etc.). Cela demande aussi, et simultanément, des savoir-faire d’ingénierie sociale, pour négocier et définir des modes de relations entre acteurs, des règles du jeu, des dispositifs institutionnels, des méthodes d’action, qui aient un sens pour les acteurs concernés, s’ancrent dans leur réalité sociale, tout en étant techniquement efficaces.

Alors que le raisonnement d’ingénieur tend à considérer que ces dimensions institutionnelle sont secondaires, ou se mettent en place spontanément dès lors que la technique est pertinente, ou encore relèvent de quelques « modèles » standard à appliquer, l’expérience montre qu’elles sont essentielles, qu’elles sont fortement ancrées dans les contextes sociaux et politiques, qu’elles relèvent d’un processus de « façonnage » nécessairement en partie ad hoc, et que les savoir-faire correspondant sont un champ de compétence à part entière. Le terme « ingénierie » renvoie ainsi à un savoir opérationnel, orienté sur l’action, mobilisant un ensemble de références pour répondre à une question précise, et non pas à l’application mécanique d’un savoir standardisé.

La question ne se pose pas que dans les pays du  Sud : en France, De Gaulejac, Bonetti et Fraisse considéraient en 1995, dans leur ouvrage sur l’ingénierie sociale, que « il est temps de redéfinir des formes d’intervention des institutions sur les territoires en crise, afin de réduire le décalage entre la demande sociale et les réponses institutionnelles » (de Gaulejac, Bonetti et Fraisse, 1995 : 11).
« Soucieux de crédibiliser les nouvelles démarches d’intervention sociale » (idem : 9) dont « la pertinence n’a bien souvent rien à envier aux démarches expérimentées dans le domaine technologique, car les problèmes qu’elles traitent sont en fait infiniment plus complexes et leurs moyens sont beaucoup plus limités » (idem : 17), ces sociologues assument le terme d’ingénierie sociale, vue comme « des capacités de diagnostic, d’organisation, de négociation et d’évaluation mises à la disposition des acteurs locaux pour favoriser le développement des initiatives et soutenir leur mise en œuvre en vue de dynamiser la vie sociale » (idem : 25) loin de toute conception mécanique ou gestionnaire.

Pour eux, loin d’un « nouvel avatar de la sociologie positiviste, fondée sur des modèles organicistes ou mécanistes » ou d’une « tentative de rationalisation de l’action sociale » (idem : 15) par l’application standardisée de techniques de gestion, il s’agit « avant tout d’un ensemble de mé-thodes et de compétences qui visent à aider les acteurs locaux, les associations, les usagers des équipements et des publics à conduire des actions permettant d’améliorer les conditions de vie, développer des réseaux de solidarité, gérer les conflits sociaux. Plus qu’un savoir-faire, il s’agit d’un savoir-faire-faire. L’ingénierie sociale recouvre des capacités de diagnostic, d’organisation, de négociation et d’évaluation mises à la disposition des acteurs locaux pour favoriser le développement des initiatives et soutenir leur mise en œuvre en vue de dynamiser la vie sociale.

L’ingénierie proprement dite ne consiste pas réaliser ces actions, mais à créer les conditions, mo-biliser les moyens, construire des dispositifs, pour exploiter les potentialités économiques, sociales et urbaines d’un site, et développer les capacités des acteurs. Il s’agit donc d’une fonction d’appui logistique et d’assistance méthodologique aux acteurs. […] L’outil d’intervention privilégié est la conduite de projets […]. L’ingénierie sociale suppose donc à la fois une compréhension des processus et des capacités de négociation, d’organisation et de communication, aussi bien avec les personnes en difficulté qu’avec les décideurs. Cela implique de pouvoir agir à la fois sur les relations entre les habitants et sur le fonctionnement des organismes sociaux, éducatifs ou culturels. Cela demande une certaine maîtrise des montages administratifs et financiers et de la gestion des conflits. Ce sont donc avant tout des capacités de stratégie et d’organisation que ces formes d’actions exigent » (idem : 25-27).

En France, dans un contexte de forte saturation institutionnelle et de routinisation de l’action sociale, le projet est une tentative pour réduire les cloisonnements entre institutions et/ou de modifier les rapports entre les institutions et leur public. Un ensemble de nouveaux savoir-faire se construit alors, parallèlement à l’émergence d’un nouveau type de travailleur (du) social (Ion et Ravon, 2005) : non plus des agents spécialisés, au sein d’institutions sectorisées (éducation, protection de l’enfance, etc.) en rapport interpersonnel avec un public individualisé (voire segmenté en fonction des secteurs de l’action sociale), mais des acteurs généralistes, travaillant à mobiliser les institutions et les habitants sur un territoire dans une logique de développement local.

Dans les pays en développement, la même question se pose, mais dans un environnement institutionnel souvent instable ou incomplet. L’ingénierie sociale se double alors d’une ingénierie institutionnelle, pour tenter de construire ou consolider des services durables, dans des rapports renouvelés entre les organisations présentes ou par la création et l’inscription dans le paysage institutionnel de nouvelles organisations : des institutions de microfinance, des associations d’usagers de l’eau, des entreprises de service de l’eau potable, etc. Il s’agit de travailler stabiliser ces nouveaux rapports entre acteurs dans des routines, de l’organisation, du contrat, du droit.

Ainsi, dans le secteur de l’eau potable au Cambodge, l’institutionnalisation des petits entrepreneurs du service de l’eau a supposé de travailler avec eux à la demande, à la négociation du service et de son tarif, mais aussi de négocier la reconnaissance de ce type de service avec l’Etat, d’élaborer les contrats régissant leurs rapports avec les communes et les services techniques, etc. (Mahé, 2008).

Mettre en œuvre des démarches raisonnées d’ingénierie sociale et institutionnelle ne va pas de soi. Tous les agents de développement ne partagent pas cette conception et ces savoir-faire. Quelque soit le contexte, l’action collective ne va pas de soi, elle se heure aux routines, aux logiques d’intérêts, à l’inertie… Focalisées sur des réalisations concrètes, prédéfinies, à échéance programmée, les démarches projets ne laissent pas toujours la place à l’appropriation locale et à l’action collective. Cette conception de l’ingénierie sociale se heurte aux logiques institutionnelles qu’elle prétend combattre, du côté des administrations comme du côté des bailleurs de fonds, et à des conceptions gestionnaires du social, où l’accent est mis sur l’efficacité et l’efficience à courte vue, et sur la standardisation des méthodes. Au risque de construire sur du sable et de constater, une fois de plus, que les choses s’arrêtent à la fin du projet.

Il faut alors souvent jongler entre objectifs contractuels et pilotage de processus, entre rythmes de l’action collective et de la construction institutionnelle et phasage de projets…

Références

Barrau É. et Frenoux C., 2010, « Vers l’institutionnalisation d’une délégation communautaire ? Le cas de l’accès à l’eau potable dans les quartiers défavorisés de Port-au-Prince », Revue Tiers Monde, vol 203 n° 3, pp. 123-140.

de Gaulejac V., Bonetti M. et Fraisse J., 1995, L’ingénierie sociale, Coll. Alternatives sociales, Paris, Syros Alternatives.

Ion J. et Ravon B., 2005, Les travailleurs sociaux, Coll. Repères, Paris, La Découverte.

Kibler J.-F. et Perroud C., 2004, Vers une cogestion des infrastructures hydro-agricoles ; construction associative et réhabilitation de polders, l’expérience du projet Prey Nup au Cambodge, Paris, Gret.

Korten D., 2006, L’intervention sociale comme processus d’apprentissage, Coopérer aujourd’hui n° 48, Paris, GRET, 41 p.

Mahé J.-P., 2008, Construire un service public d’eau potable avec les entrepreneurs locaux, Coll. Etudes et Travaux, Nogent sur Marne, Gret.

Morrisson M., 2004, Façonner les règles du jeu : l’élaboration progressive d’une institution de microfinance dans le Chin State (Myanmar), Coopérer aujourd’hui n° 40, Paris, GRET, 64 p.

Ostrom E., 2009, Pour des systèmes irrigués autogérés et durables : façonner les institutions, Coopérer aujourd’hui n° 67, Nogent-sur-Marne, GRET, 33 p.

Répussard C., 2008, A la recherche d’une légitimité politique dans la gestion villageoise du service de l’eau ? Comités de gestion, configurations politiques et fonctionnement des services d’eau potable au Nord Sénégal Coopérer aujourd’hui n° 63, Nogent-sur-Marne, GRET, 62 p.

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