2007 Quatre conditions pour des collaborations productives entre praticiens du développement et chercheurs en sciences sociales

(extrait de « A la recherche du chaînon manquant. Construire des articulations entre recherche en sciences sociales et pratique du développement », in Bierschenk Th., Blundo G., Jaffré Y., Tidjani Alou M. eds, Une anthropologie entre rigueur et engagement. Essais autour de l’œuvre de Jean-Pierre Olivier de Sardan, Leiden/Paris, APAD/Karthala, pp. 127-150, aussi disponible en Coopérer aujourd’hui)

L’utilité d’une collaboration entre praticiens du développement et chercheurs en sciences sociales est mise en avant des deux côtés. Pourtant, les relations sont difficiles. La communication et la co-opération entre chercheurs en sciences sociales et développeurs ne vont pas de soi. Elles ne se mettent pas en place spontanément, et « ne réussissent pas à tous les coups ». Les expériences souvent décevantes. Mon expérience de chercheur au sein d’une Ong m’amène à mettre en avant quatre conditions.

Reconnaitre mutuellement le métier de l’autre

Le préalable à une collaboration est la reconnaissance mutuelle du métier de l’autre, de ses logiques et de ses contraintes. L’art du possible qu’est la conception et la conduite d’actions de développement, les jeux de contraintes dans lesquelles elles s’insèrent, le caractère nécessairement imparfait et ambigu de l’action, faite de choix selon une compréhension inévitablement partielle des enjeux et dans des configurations socio-politiques et politico-institutionnelles complexes, sont souvent difficiles à comprendre et accepter par des chercheurs qui privilégient la distance et l’observation dans la durée. Prendre acte de ces réalités de l’intervention n’est pas s’en contenter mais reconnaître que l’action se construit toujours à partir de bases (plus ou moins) incertaines, voire dans une certaine opacité du réel, laquelle n’est d’ailleurs pas toujours – heureusement ! – un obstacle à des actions réussies… Si l’on n’accepte pas cela, si l’on n’a pas un intérêt suffisant pour la perspective de l’action, pour la façon dont les développeurs pensent, raisonnent leurs décisions et agissent, alors il est peu probable d’engager un dialogue.

Une des dimensions de cette attitude compréhensive tient à la capacité à comprendre les cadres de pensée et de la culture « développementiste » et à la capacité à engager un « dialogue interculturel » avec des gens qui, étant pour l’essentiel de formation technique, n’ont, globalement, pas les mêmes grilles de lecture des réalités (ce qui ne veut pas dire qu’ils n’aient pas une connaissance fine de certaines parts des situations où ils travaillent, sur des aspects que les anthropologues n’ont pas observé ou travaillé). L’enjeu d’un dialogue productif n’est pas de reprocher aux développeurs de n’être pas anthropologues, mais de construire un langage davantage partagé (cf. ci-dessous).

Une autre dimension tient au souci d’analyser effectivement les pratiques et leurs raisons, en prenant au sérieux (ce qui ne veut pas dire les accepter sans critique, bien sûr) les façons de raisonner et les raisons pratiques des développeurs, les cadres de contraintes dans lesquelles s’inscrit leur action, les raisons pour lesquels ils choisissent d’agir de telle et telle façon, et ne pas se contenter, sur un projet donné, d’un discours globalisant au risque de largement surinterpréter et de produire des analyses qui sont vécues comme très injustes, et peuvent l’être réellement.

Symétriquement, en tant que développeur, un préalable est de reconnaître que le caractère contingent et non dépourvu d’ambiguïtés de son action, d’accepter de se décentrer de son « petit bout de lorgnette » pour mettre en perspective son action par rapport aux dynamiques sociales et politiques au sein desquelles elle s’inscrit, avec les risques de mise en question que cela comporte et sans se prétendre autosuffisant en termes de connaissance. Un dialogue constructif sera bien évidemment plus facile avec ceux qui ont un souci de pertinence et d’adéquation des actions, une empathie envers les gens avec qui ils travaillent, et agissent dans une démarche itérative fondée sur les retours d’expériences (en temps réel, et a posteriori à travers des capitalisations d’expérience). Par ailleurs, les logiques et les règles de la recherche sont souvent mal connues de ceux qui sont dans l’action. Les développeurs attendent souvent des chercheurs des réponses immédiates à des questions qu’ils se posent, sans voir que leur façon de poser les questions ne suit pas un questionnement sociologique et donc n’a pas forcément de réponses d’un point de vue de sciences sociales, ou en tous cas que les réponses ne peuvent pas découler directement de la connaissance acquise si celle-ci n’a pas porté sur les objets même de leur questionnement. La question de la construction de l’objet, et du matériau nécessaire pour une réponse informée, est souvent difficilement compréhensible pour des non chercheurs. Pourtant ce déplacement de perspective pouvant être perçu comme une inutile complication, une façon de ne pas répondre aux questions posées, ou une mise en cause de leur action est indispensable.

« Diminuer l’opacité du monde en définissant de nouveaux points d’appui pour agir »

Le monde du développement est avant tout constitué de techniciens et d’ingénieurs (quelle que soit leur position institutionnelle, chez les bailleurs de fonds, dans les administrations nationales, les ONG ou les bureaux d’études nationaux ou internationaux), qui définissent leur action à partir de leur culture professionnelle. Celle-ci met l’accent sur l’action, sur des objets concrets sur lesquels ils agissent (des micro-réalisations, des produits de microfinance, des réseaux d’eau potable, des comités locaux, etc.), qu’ils raccordent selon un discours plus ou moins élaboré, à la fois à de grands enjeux (l’accès à l’eau, la lutte contre la pauvreté) et à des réalités locales perçues de façon assez générique (les organisations locales, les pouvoirs locaux, la décentralisation, etc.). Leur métier n’est pas la connaissance fine des sociétés locales, ils ne voient pas toujours en quoi celle-ci leur est utile ou nécessaire puisque leur intervention porte sur des objets techniques. Et de fait, cette connaissance n’est pas toujours nécessaire, en tous cas pas sur tout[1].

Les anthropologues, dont le métier est d’analyser les dynamiques sociales et les représentations des acteurs, voient immédiatement les contradictions entre les réalités qu’ils voient sous leurs yeux et les postulats et démarches de l’intervention[2]. Mais ces décalages ne sont pas seulement liés à la complexité des sociétés locales, aux enjeux politiques de l’aide internationale, ou aux effets de méconnaissances du système d’aide (Jacob dir. 2000 ; Hobart ed, 1993). Ils sont consubstantiels à l’intervention sociale, et la littérature sur les politiques publiques (Massardier, 2003, par exemple) est très éclairante à cet égard.

Tout comme une politique publique, une action de développement n’est pas seulement le fruit de logiques de domination ou d’intérêt. Elle s’inscrit dans un « référentiel », c’est-à-dire « une représentation, une image de la réalité sur laquelle on veut intervenir. C’est en référence à cette image cognitive que les acteurs vont organiser leur perception du système, confronter leurs solutions et définir leurs propositions d’action » (Muller, 1990 : 42). Un tel « référentiel » est à la fois un décodage du réel, une façon de construire un diagnostic qui « diminue l’opacité du monde en définissant de nouveaux points d’appui pour agir » (idem : 44) et une opération de recodage du réel, à travers « un ensemble de normes prescriptives qui donnent sens à un programme politique » (idem : 43) en permettant d’en définir les modes opératoires.

Une part des critiques et des apports potentiels de l’anthropologie du développement, malgré sa pertinence, a du mal à porter faute d’être intelligible dans le référentiel des développeurs. Non pas que ceux-ci soient tellement enfermés dans une vision technicienne qu’ils soient incapables d’entendre un raisonnement sociologique, mais parce que ces analyses portent sur des thèmes et des entrées, ou bien des postulats et des raisonnements, trop éloignés de ce sur quoi ils travaillent et réfléchissent pour faire sens par rapport à leurs pratiques. Dès lors, s’ils reprennent la critique à leur compte, ils se la réapproprient en fonction de leurs schémas cognitifs, et donc de façon partielle et déformée.

Un des apports principaux du processus de travail sur le foncier, avec le groupe de travail de la Coopération française a été selon moi de proposer des grands axes stratégiques pour des politiques et des opérations foncières, découlant d’une synthèse des connaissances socio-anthropologiques, restituée de façon intelligible pour les acteurs concernés (agronomes, juristes topographes) et leur permettant de situer l’apport de leur spécialité (Lavigne Delville, 1998)[3]. Le dialogue engagé au sein du Comité de Pilotage Foncier, entre chercheurs de différentes disciplines et opérateurs a été extrêmement productif pour construire une telle synthèse. A partir d’une lecture des enjeux fonciers fondée non pas sur la vision évolutionniste des économistes, mais sur la reconnaissance de la nature socio-politique du foncier, nous avons explicité ces enjeux en termes de sécurisation, et de régulation du pluralisme juridique par des politiques foncières renouvelées, puis analysé si, et à quelles conditions, la gamme d’outils actuellement expérimentés (dont ces « plans fonciers ruraux ») apportaient des réponses pertinentes, proposant des grands axes opérationnels pour des politiques foncières répondant mieux à ces enjeux.

En élargissant, on peut penser que des évolutions significatives des pratiques demandent que soit produits et diffusés dans les secteurs professionnels concernés des « référentiels » sociologiquement plus réalistes, permettant aux acteurs du développement de situer leur action dans un cadre conceptuel plus juste sociologiquement. Il y a là me semble-t-il un enjeu pour des collaborations entre développeurs soucieux de la justesse de leur « référentiel » et des chercheurs en sciences sociales prêts à prendre le risque d’un peu de normativité, pour contribuer à mettre en avant « de nouveaux points d’appui pour agir » à partir d’une lecture plus sociologisée des contextes et des faits de développement, et de la construction des liens cognitifs, des étapes de raisonnement, entre cette lecture et l’identification de ces points d’appui.

Un de ces « référentiels » à construire porte d’ailleurs sur l’action de développement elle-même. Comment définir ce qu’est l’action de développement et le métier de développeur dès lors que l’on sort des visions techniciennes ou militantes fondées sur une naïveté sociologique un peu trop forte, d’un côté, ou d’une vision purement instrumentale dans les rapports Nord-Sud et les arènes locales de l’autre ? Comment prendre au sérieux « le développement comme intervention dans des systèmes dynamiques » (Elwert & Bierschenk 1988), comme « arène de négociation entre groupes stratégiques » (Bierschenk, 1988) et définir à partir de là ce que sont des modes d’actions qui ont un sens ? Il s’agit sans doute d’assumer le fait qu’un projet de développement mobilise des ressources financières, symboliques, cognitives, politiques, en réponse à ce qui est vécu comme problème par certains acteurs moins bien dotés en en ressources, sur des entrées techniques ou pratiques (de développement agricole, d’accès aux services de base, etc.); d’assumer sa position d’acteur externe dans des jeux d’acteurs complexes, avec une vigilance accrue sur les choix politiques sous-jacents, sur ce que l’on produit et sur la façon de construire sa légitimité, et en tentant de négocier les conditions institutionnelles et matérielles qui permettent un travail sérieux, sur une durée cohérente avec l’action en question ; de définir de façon raisonnée les stratégies d’action, pour contribuer à permettre à certains groupes d’acteurs de renégocier leur place et leurs rapports aux institutions, et de construire autour d’objets concrets de l’action collective ou du moins des convergences d’intérêts entre acteurs, au profit du plus grand nombre ; de consolider ces recompositions des systèmes d’action concrets dans des pratiques et des routines, dans de l’organisation, dans du droit ou du contrat.

Construire les « objets d’interface »

Au delà de ces référentiels, généraux ou sectoriels, c’est sur des objets précis que porte l’action : des réalisations physiques, des organisations, des méthodologies, etc. Les professionnels du développement ont leurs propres représentations, liées à leur culture professionnelle et à leur expérience, de ces objets et de la façon dont ils sont censés construire le lien entre les objectifs de l’action et ses résultats. Les opérations de décodage et de recodage du réel, permettant de penser et d’agir autrement, concernent aussi ces objets.

Un des enjeux des collaborations entre chercheurs et développeurs est sans doute de construire ces « objets d’interface », dans des termes qui soient sociologiquement réalistes et permettent aux acteurs du développement d’agir. Cela implique de déplacer la façon de poser les questions du point de vue de l’action, pour la sociologiser, tout en restant dans une perspective d’action. Faute de les avoir construits comme tels, ces objets restent perçus et pensés de façon différente du point de vue de la recherche et du point de vue de l’action, rendant difficile la réappropriation des résultats de recherche par les développeurs. Deux exemples permettront de l’illustrer.

Pour répondre aux interrogations de l’Agence française de développement sur les problèmes liés à la gestion communautaire des points d’eau modernes en milieu rural, Jean-Pierre Olivier de Sardan et son équipe ont produit une analyse détaillée et convaincante de la gestion « pour de vrai », montrant à quel point le modèle « communautaire » du comité de gestion était quasiment systématiquement détourné au profit d’une privatisation de fait, dès le départ ou à l’occasion d’une panne, privatisation qui d’ailleurs ne pose pas de problème aux usagers (Olivier de Sardan et al, 2000). Les résultats amènent à sérieusement se demander «  la gestion communautaire sert-elle l’intérêt public ? » (Olivier de Sardan et Dagobi, 2000). Mais qu’en faire en termes opérationnels ? Face à ces analyses, les développeurs pourraient avoir tendance à rejeter le modèle communautaire au profit d’un modèle privé. En fait, la question que pose l’étude n’est pas « pour ou contre le modèle communautaire » (l’étude a relevé des cas où il fonctionnait, dans des configurations politiques spécifiques), mais « quels sont les différents dispositifs institutionnels susceptibles de garantir une pérennité du service et la satisfaction des usagers ? ; quels en sont leurs avantages et contraintes pratiques, aux yeux des usagers ? ». Cette façon de définir l’objet d’interface « mode de gestion des points d’eau », en termes de gamme de dispositifs institutionnels, et non pas de choix normatif ex ante, permet d’ouvrir la réflexion sur les différents modes possibles (comité de gestion, délégation sous une forme ou une autre à une gestion privée sous contrôle du conseil de village, privatisation complète, etc.), sur leurs avantages et contraintes respectives pour les acteurs locaux, et sur les évolutions des démarches d’animation pour permettre à ces acteurs locaux de faire un choix informé.

Deux projets de réhabilitation de périmètres irrigués, dans le sud-est de Madagascar, ont obtenu des résultats contrastés, amenant l’Agence française de développement et l’opérateur du projet à poser l’hypothèse que « la nature du milieu social et son degré de structuration est un facteur déterminant du succès de ce type d’action; ces éléments sont à prendre en compte dans le choix et la localisation des actions d’hydraulique agricole ». Pour vérifier ces hypothèses, une étude anthropologique a été demandée (Fauroux et al, 2005). Celle-ci décrit finement les dynamiques des pouvoirs locaux dans les deux zones et confirme que le cas de réussite tient à la cohérence spatiale entre l’unité hydraulique et l’espace politique[4]. Pour autant, les pouvoirs locaux sont en pleine recomposition, et il ne saurait être question de confier systématiquement la gestion des réseaux à des pouvoirs traditionnels de légitimité variable. Mais comment de tels résultats peuvent-ils être intégrés dans un raisonnement aménagiste ? En quoi, dans une nouvelle zone, l’analyse fine des pouvoirs locaux donnerait-elle des repères pour l’action ? Un des chaînons manquants du raisonnement est celui des travaux d’économie institutionnelle s’intéressant à la gestion des systèmes irrigués. Ostrom (1994 ; 1997) montre ainsi comment la culture aménagiste, contrairement aux systèmes irrigués paysans, met l’accent sur l’infrastructure physique (les canaux) au détriment des règles du jeu, des institutions. Poser la question de la viabilité d’un périmètre irrigué en termes d’institutions de gestion permet d’ouvrir à un raisonnement plus sociologisé : il n’y aura de gestion locale durable que sur la base de règles légitimes et efficaces (sur l’accès à l’eau, les règles de répartition, les modes d’entretien des réseaux, etc.), et de systèmes d’autorité capables d’en garantir la mise en œuvre effective ; cela n’est possible que si ces règles font sens du point de vue des représentations locales (de l’eau, du foncier, du pouvoir, de la sanction, etc.) et qu’elles sont prises en charge, directement ou indirectement, par des instances ayant une légitimité politique pour les faire appliquer. Une telle régulation est souvent plus difficile là où les unités de gestion hydraulique (les « mailles », déterminées par le dessin du réseau) sont à cheval sur plusieurs territoires, politiques ou administratifs : la coordination des pouvoirs sera en général plus difficile. Dès lors, la conception technique du réseau doit intégrer ce double objectif d’une validité technique et d’une cohérence politico-institutionnelle, pour favoriser l’émergence d’une capacité de gestion. Pour autant, cela ne dit rien sur la forme et la nature des institutions qui seront capables d’assurer cette gestion, ni sur leurs rapports aux pouvoirs locaux. Il faut travailler, avec les producteurs concernés, au « façonnage » des règles et des institutions, nécessairement ad hoc, et aux conditions « d’enforcement » de ces règles, c’est-à-dire en fait à l’insertion de l’aménagement dans le tissu socio-politique local. Une telle définition de l’objet d’interface « système irrigué viable, car gérable » n’est-elle pas un préalable à une insertion de l’action de réhabilitation dans son contexte social et socio-politique et à une articulation entre savoirs anthropologiques et action de réhabilitation de périmètres irrigués ?

L’intérêt de ces objets d’interface est que, tout en renvoyant, in fine, à des questions proprement anthropologiques, sur les dynamiques socio-politiques, les conceptions de l’action publique et du bien commun, les rapports entre Etat et citoyens, etc., ils font également partie de l’univers de pensée des développeurs. Le choix de Jean-Pierre Olivier de Sardan – et de l’anthropologie du développement – de prendre comme objets de recherche des objets comme l’Etat au quotidien, la gestion des points d’eau, les services de santé, la décentralisation, etc., rend les analyses socio-anthropologiques à la fois beaucoup plus concrètes, et bien plus facilement appropriables par les développeurs qu’un discours trop générique ou trop abstrait. Elles le sont d’autant plus qu’elles aboutissent, au delà des résultats empiriques et scientifiques, à une formulation de l’objet en tant qu’objet d’interface, faisant sens à la fois dans une logique d’action et d’un point de vue socio-anthropologique.

Construire et négocier les modes de collaboration

La synergie entre logiques et cultures différentes ne se fait pas spontanément. Au delà des conditions que nous venons d’énoncer, il est important de travailler les modalités de collaboration, la façon dont la relation est construite et gérée, dans le respect du métier et des attentes des deux parties. Un premier enjeu est la négociation d’un questionnement dans lequel se retrouvent les deux parties et d’un cadre de travail cohérent avec lui : sur quoi porte exactement la question, comment la formuler pour qu’elle réponde bien aux attentes opérationnelles dans un sens qui est intelligible pour chacun ?

Ce sont ensuite la gestion des questions de rythmes et de délais, l’intégration de moments réguliers de dialogue et d’échange pour socialiser régulièrement les questionnements (Gentil, 2001 : 7), les modes de restitution et « d’accompagnement de l’information anthropologique » (Baré, 1995 : 13)[5]. Cette dernière dimension paraît particulièrement importante. L’information utile sera, selon les cas, très générale ou très pointue, une mise en perspective ou des informations empiriques détaillées. Par ailleurs, communiquer avec des non-anthropologues demande de veiller au niveau de langage, mais aussi à la façon d’organiser les apports, d’introduire les concepts, de mettre en perspective par rapport aux choses qui font sens pour les autres. Sans rien enlever au contenu, c’est un mode de communication, tant écrit qu’oral, très différent du dialogue avec ses pairs. Négocier les rendus et les périodes de restitution est important : le temps de l’action n’est pas celui de la recherche, l’opérationnel ne peut attendre la publication scientifique finale et a besoin de résultats empiriques, même provisoires, suffisamment rapidement. Bien sûr, un compagnonnage dans la durée offre plus de possibilités d’apprentissage mutuel et de collaborations fécondes que les études ponctuelles.

Enfin, un accord sur les modes de valorisation scientifique est très utile, pour éviter des frictions ultérieures. Il s’agit à la fois d’accepter l’autonomie du chercheur et le principe d’une valorisation scientifique, mais aussi d’accepter de reconnaître l’apport des équipes opérationnelles à la connaissance produite, de maintenir une attitude compréhensive dans les publications, et d’accepter un éventuel devoir de réserve : non pas pour garantir un droit de « censure », mais parce que les développeurs acceptent d’autant plus un regard extérieur critique que celle-ci est, au moins dans un premier temps, interne, et parce que la publication rapide peut parfois porter préjudice aux processus complexes en cours, ou se retourner contre ceux qui ont pris le risque de se soumettre à un tel regard.

                                                                                                                                    ******

 [1] On peut mettre en place des réseaux d’eau potable, en travaillant sur les usages de l’eau, les volumes, les coûts supportés par les ménages, leurs attitudes par rapport aux différentes sources d’eau possibles, leur volonté à payer, et ainsi dimensionner un réseau, sans connaître les fondements de l’organisation sociale locale. Par contre, dès que l’on aborde les questions de gestion des réseaux ou de régulation du service, c’est évidemment différent, avec des différences selon le dosage entre régulation publique, privée et communautaire.

[2] Certains se contentent d’ailleurs de postuler ce décalage, sans se donner la peine de l’analyser et de vérifier s’il est effectivement porteur d’effets pervers. Ainsi, C. Arditi (2004) propose une très belle synthèse des stratégies paysannes dans le sud du Tchad, mais sa critique des Ong tourne à vide, tant elle repose sur peu de bases empiriques. Ainsi, il reproche à une Ong de crédit de ne pas comprendre que les paysans ne sont pas dans une logique d’accumulation. Sans doute, mais y a-t-il des effets pervers significatifs liés à cette méconnaissance ? Cela a-t-il des conséquences sur l’adéquation du produit proposé et les effets de l’offre de crédit sur la société locale ? Sur la façon dont les femmes l’utilisent ? Si ce n’est pas le cas, en quoi le fait de travailler en (relatif) aveuglement est-il critiquable, au delà du fait que cela choque l’anthropologue ?

[3] Comme le dit fortement Laborit (1974), il ne s’agit pas de courir après d’impossibles « polytechniciens » (des gens réellement compétents dans différents domaines), mais de promouvoir des « polyconcepteurs mono-techniciens », des gens détenant un savoir et une technicité propre à leur métier, mais sachant la replacer dans une vision plus large, pas enfermée dans une logique disciplinaire.

[4] Ce que Guy Belloncle (1985) avait déjà souligné.

[5] Cf. sur ces points, Viélajus, 1995 ; Gentil, 2001.

Références

Arditi, C., 2004, Des paysans plus professionnels que les développeurs ? L’exemple du coton au Tchad (1930-2002). Revue Tiers Monde, 45(180) : 841-65.

Baré, J.-F., 1995, La question des applications de l’anthropologie en France. In : J.-F. Baré (éd.), Les applications de l’anthropologie. Un essai de réflexion collective depuis la France. Paris : Karthala, 9-23.

Belloncle, G., 1985, Participation paysanne et aménagements hydro-agri­coles. Paris : Karthala.

Bierschenk, T., 1988, Development Projects as Arenas of Negotiation for Strategic Groups. A Case Study from Benin. Sociologia Ruralis, 28(2-3): 146-60.

Elwert, G. et T. Bierschenk, 1988, Development Aid as Intervention in Dy­namic Systems. Sociologia Ruralis, 38 : 99-112.

Fauroux, E., S. Ranaivoson Samisoa, E. Razafindrakoto, 2005, Les structu­res micro-locales du pouvoir et leur impact sur les projets de développe­ment. L’exemple du programme de réhabilitation des Petits Périmètres Irrigués en pays Antemoro (marais d’Ambila, Manakara) et en pays Zafi­soro et Antefasy (région de Farafangana). [Rapport définitif]. Agence française de développement/BRL, CNRE/IRD.

Gentil, D., 2001, Les conditions d’un dialogue entre praticiens et anthro­pologues. In : S. Condé, S. Bouju et D. Gentil, Le crédit rural de Guinée vu par ses acteurs. L’étude socio-anthropologique comme outil de chan­gement institutionnel. Paris : GRET/IRAM/CRG, 5-9. (Etudes et Tra­vaux).

Hobart, M. (éd.), 1993, An Anthropological Critique of Development. The Growth of Ignorance. London : Routledge.

Jacob J.P. (éd.), 2000, Sciences sociales et coopération en Afrique. Les ren­dez-vous manqués. Paris : Presses Universitaires de France/IUED. (Nou­veaux cahiers de l’IUED, 10).

Laborit, H., 1974, La nouvelle grille. Paris : Robert Laffont.

Massardier, G., 2003, Politiques et action publiques. Paris : Armand Colin.

Muller, P., 1990, Les politiques publiques. Paris : Presses Universitaires de France. (Collection Que sais-je).

Olivier de Sardan, J.-P., Y. Diallo et A.E. Dagobi, 2000, La gestion des points d’eau dans le secteur de l’hydraulique villageoise au Niger et en Guinée. [Rapport]. Agence française de développement.

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Ostrom, E., 1994, Crafting Institutions for Self-Governing Irrigation Sys­tems. San Francisco : ICS Press.

Ostrom, E., 1997, Pour des systèmes irrigués auto-gérés et durables. Fa­çonner les institutions. Paris : Inter-réseaux. [Traduction et synthèse de E. Ostrom, Crafting Institutions for Self-Governing Irrigation Systems. San Francisco : ICS Press, par P. Lavigne Delville] (republié en Coopérer Aujourd’hui n°67, Gret, 2009).

Viélajus, J.L. et P. Lavigne Delville, 1995, La valorisation sociale à l’Ors­tom. [Rapport d’étude]. GRET.

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