1998- Les bas-fonds en Afrique soudano-sahélienne : des espaces multi-usages, aux modes d’exploitation diversifiés et dynamiques

(extrait de Lavigne Delville Ph., 1998, « Logiques paysannes d’exploitation des bas-fonds en Afrique soudano-sahélienne » in Ahmadi N. et Teme B. eds. Aménagement et mise en valeur des bas-fonds au Mali, bilan et perspectives nationales, intérêt pour la zone de savane ouest-africaine, CIRAD, pp. 77- 93) (photo : G.Serpantié, IRD)

 1. Un espace multi-usages, intégré au sein des logiques économiques des usagers

La végétation naturelle des bas-fonds[1] est la forêt-galerie, ou bien l’herbe dans les grands bas-fonds soumis à des crues violentes, comme en zone sahélo-soudanienne (mais la couverture herbacée est parfois la trace d’un défrichement antérieur; Luxereau et Roussel, 1995). On peut y rencontrer différents types de culture : céréales, tubercules, rizicultures assistées par la nappe ou inondées, etc., qui s’échelonnent sur la toposéquence en fonction des conditions hydriques. Les bas de versants sont les lieux privilégiés des bananes, des vergers. Mais l’agriculture n’est pas le seul mode d’exploitation des bas-fonds et, en phase humide, elle peut être handicapée par l’ampleur de l’inondation et/ou les risques liés aux crues. Parfois lieux sacrés (les bois sacrés y sont le plus souvent localisés, les mares peuvent également faire l’objet de cultes), les bas-fonds servent également, parfois essentiellement, de lieux de pêche, de pâturage et d’abreuvement de saison sèche, de réserve de plantes (pour l’artisanat, la médecine, etc.), ainsi que de carrière pour la fabrication des briques. Souvent sous-estimés par le développement, ces autres usages n’en ont pas moins un enjeu économique important. L’intérêt du pâturage de saison sèche, au moment où les réserves fourragères sont rares sur les plateaux, et de points d’eau pérennes pour le bétail, est pourtant évident. L’exploitation piscicole est souvent encore moins bien connue : outre les mares permanentes, où la pêche fait l’objet d’une organisation collective, les bas-fonds peuvent être exploités en période de décrue, grâce à des digues de pêche : hautes d’une cinquantaine de cm de haut, ces digues de terre traversent les bas-fonds, perpendiculairement à la pente. Sur les axes d’écoulement des eaux, les digues sont ouvertes, et des nasses en branchages arrêtent le poisson, qui peut dès lors être récolté.

Les bas-fonds sont donc des espaces multi-usages, où différents modes d’exploitation se superposent ou se juxtaposent, selon leur localisation dans le bas-fond (qui dépend de la toposéquence et de la micro-topographie, mais aussi de la distance au village) et leur calendrier. Ces usages concernent des groupes sociaux divers (femmes, éleveurs, villageois, etc.) et font chacun l’objet de règles spécifiques d’accès et de gestion. Souvent secondaire, ou limitée à une portion proche des habitations, la culture des bas-fonds tend à s’étendre au cours des dernières décennies, en concurrence ou en complémentarité avec cette pluralité d’usages : vergers sur les bas de versants, riziculture et tubercules dans les parties basses, maraîchage de contre-saison, en fonction des opportunités économiques et des conditions pédo-hydrologiques. S’inscrivant dans les zones basses, en hivernage, la riziculture s’y insère relativement bien : elle peut s’articuler à la pêche et, tout en transformant la ressource fourragère (paille de riz au lieu de pâturage), elle n’entre pas en concurrence avec l’exploitation pastorale de saison sèche. La riziculture d’hivernage s’inscrit donc dans la logique multi-usage caractéristique des bas-fonds. Les relations entre le maraîchage de contre-saison et le pâturage peuvent être plus problématiques (nécessité de clôturer les jardins, ou exclusion du bétail lorsque le maraîchage devient dominant). Cette équilibre des modes d’exploitation est également modifié en cas d’aménagement, les modèles techniques (en particulier rizicole) tendant, sauf exception, à spécialiser localement l’espace sur une seule valorisation.

Espaces spécifiques du fait de leur fonctionnement hydrologique, les bas-fonds font néanmoins partie du terroir villageois. Les parcelles de bas-fonds s’intègrent au sein des systèmes de production dont la plus grande partie est constitué de champs de culture pluviale. Les pratiques paysannes en bas-fond (choix des cultures, itinéraires techniques, investissements en main-d’oeuvre et/ou en capital) dépendent de l’ensemble du système de production, et au delà de l’ensemble du système d’activité[2] et des logiques familiales de la reproduction économique : assurer l’alimentation du groupe familial; obtenir les revenus monétaires nécessaires pour faire face aux besoins de consommation et aux dépenses de culture, et accumuler; maintenir la cohésion du groupe. Tout l’art des paysans consiste à répartir au mieux des ressources limitées (en travail et en trésorerie) entre des activités diversifiées, de façon à satisfaire au mieux (ou au moins mal) à ces objectifs. Les déterminants essentiels des pratiques paysannes en bas-fonds se trouvent donc souvent en dehors du bas-fond, pour les chefs de famille comme pour les femmes (concurrence entre récolte du néré, culture de riz de bas-fond et petit champ d’arachide) ou les cadets (alternative entre culture et travail salarié de saison sèche, ou migration).

Les différents modes d’exploitation des bas-fonds rencontrés dans une situation donnée, et leur importance relative, visent donc à répondre « aux besoins sociaux du moment[3] » des différents usagers, en fonction de leurs logiques économiques et de l’ensemble des activités et ressources dont ils disposent[4]. L’équilibre des usages est très dynamique, en fonction de l’évolution des conditions climatiques, économiques et sociales. Les usages non agricoles, une exploitation agricole limitée ou partielle, ont des raisons qui doivent être prises au sérieux. Prendre en compte les logiques paysannes oblige à abandonner un raisonnement en termes de « mise en valeur », qui considère implicitement que seule une culture permanente et intensive représente une véritable valorisation de l’espace.

Parmi les cultures de bas-fonds, les tubercules (igname, patate douce) représentent dans certaines régions une part essentielle des surfaces : cultivées sur buttes, plantées en début d’hivernage, elles sont récoltées en saison sèche, au fur et à mesure des besoins, ce qui complète le calendrier alimentaire et de trésorerie. Le principal poste de travail est la construction des buttes, décalé par  rapport au calendrier de travail des cultures d’hivernage (le développement du feuillage limite l’enherbement). Les rendements sont élevés, et fournissent un   complément alimentaire ou de revenu important, avec une bonne productivité du travail. Les buttes sont souvent complantées avec d’autres espèces (maïs, sorgho, arachide). Le maïs de contre-saison, vendu en épis frais à griller, peut se révéler une source importante de revenus. Sans que ce soit négliger ces différentes cultures, dont l’enjeu économique est largement sous-estimé, nous parlerons ici essentiellement des cultures concernées par les interventions de développement : riz et maraîchage.

2. Rizicultures masculines, rizicultures féminines

Avec le delta central du Niger, l’Afrique de l’ouest abrite un des centres de domestication du riz (Portères, 1950). Aux variétés de Oriza glaberrima, se sont ajouté des variétés de O.Sativa, d’abord spontanément par les échanges commerciaux, puis sous l’impulsion des autorités coloniales et enfin des projets de développement (Bezançon, 1995). La gamme des variétés est donc très riche. Il existe un grand nombre de rizicultures différentes, en fonction des types de milieu (de mangrove, de plaine, de mare, etc.). Au sein même des bas-fonds, différents systèmes techniques coexistent, selon la toposéquence et les conditions hydriques : on rencontre du riz pluvial assisté par la nappe (pas ou peu de submersion), du riz inondé (semé à sec ou repiqué en inondé, avec ou sans aménagement parcellaire). Ces différents systèmes techniques posent des problèmes agronomiques différents.

Mais la diversité des rizicultures renvoie aussi aux logiques sociales de production : les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux (ou vieilles) n’ont pas les mêmes objectifs, ni les mêmes ressources à investir dans la riziculture. Dans certains cas, les paysan(ne)s vont investir du travail pour contrôler l’enherbement et accroître le rendement, dans d’autres, ils vont se contenter d’un riz à la volée, très extensif, et ne produisant que peu. Caractériser les itinéraires techniques demande donc de s’intéresser à ceux qui les pratiquent, à la finalité sociale de la production, au degré d’investissement en travail et en intrants.

 Des rizicultures féminines

Dans certaines régions, la riziculture et en particulier la riziculture de bas-fonds est réservée aux femmes. En zone sénoufo (et apparentés : goin, turka, etc.), les vieilles femmes (dites « émancipées » parce qu’elles sont libérées de leurs prestations de travail sur le champ familial) disposent d’une parcelle de bas-fonds, qu’elles cultivent seules, ou à l’aide de leurs belles-filles. Dispensées du travail sur le champ familial, ces femmes âgées se consacrent à préparer leurs funérailles, en accumulant les pagnes dans lesquelles elles seront ensevelies et le riz de la fête. Une partie de leur récolte sert aussi pour les fêtes ou l’accueil des étrangers.

Là où les femmes ont droit à des petits champs, les bas-fonds leur ont souvent été affectés : à son arrivée dans la concession, ou bien après une année, toute femme mariée se voit attribuer, par le chef de famille, ou par sa belle-mère qui prélève sur ses propres parcelles, une petite parcelle individuelle. Autrefois, dans la région de Doussoudiana (Mali), une jeune mariée devait travailler 5 à 6 ans pour sa belle-mère avant de disposer d’une parcelle personnelle. Aujourd’hui, elles réclament le plus vite une autonomie économique, ce qui crée parfois des conflits (Dacko, 1994). Pour ces jeunes femmes, qui ont peu ou pas de responsabilités dans l’alimentation du groupe familial, la riziculture est une culture de rente : l’objectif est de gagner de l’argent pour leurs besoins monétaires personnels. Leurs revenus sont destinés à payer la main-d’oeuvre utilisée au cours de la saison, à rembourser des crédits, acheter les condiments et le savon, des habits, des remèdes, etc., et elles vendent le riz, en paddy à la récolte pour rembourser les frais de culture, et décortiqué manuellement (afin de récupérer la valeur ajoutée liée à la transformation) par petites quantités au fur et à mesure des besoins. Mais, ne disposant guère de force de travail à mobiliser pour les sarclages, et étant elles-mêmes partagées entre de multiples activités domestiques et productives (récolte du néré et préparation du soumbala, petit champ d’arachide, etc.), elles ne peuvent guère concentrer leurs efforts sur leur parcelle.

Pour ces jeunes femmes, qui ont peu ou pas de responsabilités dans l’alimentation du groupe familial, la riziculture est une culture de rente : l’objectif est de gagner de l’argent pour leurs besoins monétaires personnels. Leurs revenus sont destinés à payer la main-d’oeuvre utilisée au cours de la saison, à rembourser des crédits, acheter les condiments et le savon, des habits, des remèdes, etc., et elles vendent le riz, en paddy à la récolte pour rembourser les frais de culture, et décortiqué manuellement (afin de récupérer la valeur ajoutée liée à la transformation) par petites quantités au fur et à mesure des besoins. Mais, ne disposant guère de force de travail à mobiliser pour les sarclages, et étant elles-mêmes partagées entre de multiples activités domestiques et productives (préparation du soumbala, petit champ d’arachide, etc.), elles ne peuvent guère concentrer leurs efforts et leur « temps libre » sur leur parcelle de riz.

L’importance économique de cette riziculture féminine dépend des surfaces cultivées. Celles-ci sont généralement faibles : 0,2 à 0,3 ha; seules les femmes âgées disposent de 0,5 à 1 ha (elles peuvent en général bénéficier de prestations de travail de leurs belles-filles, ce qui leur permet de cultiver des surfaces plus grandes, et de réaliser à temps les travaux culturaux). La taille des parcelles est fonction des surfaces disponibles (importance des bas-fonds dans le terroir), mais surtout de l’autonomie économique laissée aux femmes par les normes sociales locales et en particulier du temps dont elles disposent pour leurs propres activités. Ainsi, en pays Sénoufo, les femmes travaillent sur les grands champs 5 à 6 jours par semaine, principalement pour le sarclage et les récoltes. Avec le travail domestique, il ne leur reste guère de temps à consacrer à leurs propres champs : en fin d’après-midi, et un ou deux jours par semaine. Seules les femmes âgées, dispensées du travail sur le grand champ, ont du temps de libre. A l’inverse, en pays gana, les femmes ne travaillent pas dans les grands champs (sauf pour la récolte). Elles ont des activités économiques plus diversifiées, leurs champs individuels sont plus grands, elles produisent plus de riz. Cependant, elles doivent fournir les condiments, qui sont payés par l’homme en pays Sénoufo.

Outre les normes sociales, la possibilité de s’investir dans les champs de riz dépend aussi des conditions familiales : réalisant des tours pour les travaux domestiques, les femmes semblent plus disponibles dans les ménages polygames; d’autre part, certaines femmes reçoivent une aide des hommes de leur famille. C’est fréquent en pays Sénoufo malien (71% des cas étudiés par Traore, 1994), systématique en pays Gana voisin, où les femmes peuvent même bénéficier d’intrants, d’herbicides, fournis par le chef de famille. L’aide familiale est particulièrement importante pour le labour, où la culture attelée peut faire gagner un temps précieux. D’après certaines enquêtes, les jeunes femmes d’unités de production bien équipées en culture attelée sont moins sollicitées pour les sarclages, et sont donc plus disponibles. Dans tous les cas, les femmes font appel à de la main-d’oeuvre extérieure (associations de culture ou salariat) pour cultiver leurs parcelles. Près de 30 % du travail total peut ainsi être réalisé par la main-d’oeuvre salariée ou les associations de culture (Traore, 1994).

La force de travail que les femmes peuvent mobiliser pour la riziculture est ainsi extrêmement variable, ce qui contribue à la variabilité des résultats techniques. Elle reste globalement limitée, ce qui explique la faiblesse des surfaces cultivées par personne, et parfois le caractère peu intensif (même en main-d’oeuvre) de leur riziculture. D’autant que la culture d’arachide est parfois plus rentable (et sera donc prioritaire) et que la préparation du soumbala, largement plus rémunératrice que le riz, déborde sur le début de saison des pluies, et retarde souvent la mise en culture du bas-fond. La force de travail (en particulier pour le désherbage) est la principale contrainte des jeunes femmes,  la seconde étant l’accès aux intrants (absence de crédit, et souvent même difficulté d’approvisionnement : seulement des engrais et des herbicides coton, peu adaptés). Même si les quantités d’intrants – et donc les volumes financiers concernés – sont faibles, cela peut être un réel problème pour les femmes. Un accès au crédit peut permettre de louer un attelage pour le labour, de payer un peu de main-d’oeuvre ou du désherbant, de mettre quelques kilos d’engrais, et avoir un impact significatif sur la productivité des rizières de femmes.

Des rizicultures masculines

Riziculture compétitive ou riziculture résiduelle ?

Dans d’autres cas, il s’agit de riziculture masculine. Le riz est alors une culture contrôlée par les chefs de famille, qui sert à payer l’impôt ou à se procurer des revenus monétaires, et à nourrir les étrangers : les parcelles de riz sont intégrées aux champs familiaux, même si les pratiques culturales – désherbage en particulier – sont le plus souvent réalisées par les femmes, et si les vieilles femmes peuvent y avoir une parcelle. L’ancienneté de cette riziculture masculine est variable : elle peut être très ancienne, mais dans certains cas (est du Burkina Faso), l’introduction du riz de bas-fonds (ou du riz asiatique ?) daterait des années 40 et serait liée aux réquisitions coloniales. Dans la zone de Kadiolo (sud Mali), le défrichement des bas-fonds serait dû à l’injonction d’un chef de canton. Dans la région de Réo et de Poura (sud Burkina), le riz de bas-fond aurait été introduit par des migrants revenant des pays côtiers. La riziculture de bas-fond a semble-t-il plusieurs histoires, qui se traduisent sur la répartition foncière : lorsqu’il s’agit d’une dynamique spontanée, les bas-fonds sont contrôlés par les lignages dominants, qui en tirent une partie de leur richesse. La riziculture est alors réservée à quelques familles. Lorsqu’il s’agit de défrichements liés aux injonctions coloniales, toutes les familles présentes ont défriché une petite parcelle et acquis des droits de culture. Le caractère plus ou moins égalitaire de l’accès au bas-fond dépend donc de l’histoire de la mise en culture, de son origine, de l’enjeu économique qu’il représente. Ainsi, dans le département de Koper (pays Dagara), plus de 85 % des unités de production cultivent le riz de bas-fonds, mais seulement 18 % dans le département de Satiri (zone cotonnière) (Piveteau, 1994).

Quelle que soit son origine, la culture du riz de bas-fond s’est ensuite progressivement étendu, en fonction des besoins des familles, aboutissant à une mise en culture de tout ou partie des bas-fonds (en tous cas de la zone proche des villages). Outre le riz, en fonction des conditions pédologiques et hydriques, on cultive aussi le manioc, le sorgho, les tubercules, etc. Les bas de versants portent les vergers de manguiers (qui se diffusent aussi en pays Mossi dans les années 40) et sont donc eux aussi des zones de production de rente.

Là où le riz n’est pas la base de l’alimentation, la production de riz sert donc essentiellement pour accueillir les étrangers et pour la vente. Mais rares sont les endroits où c’est une culture de rente suffisamment rémunératrice, et où les paysans cherchent à accroître significativement la production. En dehors de ces zones, les objectifs de production sont donc limités (quelques centaines de kilos par an), ce qui s’obtient relativement facilement avec des itinéraires techniques extensifs : surfaces par famille très variables (0,3 à 1 ou 2 ha), rendements de l’ordre de 600 kg/ha en logique extensive. Les itinéraires techniques dépendent du niveau d’équipement des familles : là où la culture attelée existe, les parcelles de riz sont labourées. Elles peuvent recevoir un peu d’intrants si les débouchés le justifient. Ailleurs, c’est une culture manuelle, à la volée.

ans tous les cas, les exigences en travail (dus à l’enherbement) sont une forte contrainte, et les parcelles de riz sont, sauf exception, secondaires dans le calendrier de travail : cultures pluviales et riziculture de bas-fond ont en effet des calendriers culturaux voisins, et sont en concurrence pour l’affectation de travail. Les paysans attendent que le bas-fond soit bien humecté pour labourer. La réussite de la culture est moins liée à la date d’implantation, et les semis des cultures pluviales, très déterminés par les pluies, sont toujours prioritaires. Le semis de bas-fond est donc retardé, et arrive en concurrence avec les sarclages des cultures pluviales, urgentes dès la fin des semis pluviaux (et parfois même avant !). La saturation du calendrier de travail, la priorité donnée par les paysans aux cultures pluviales (coton, mais aussi maïs et sorgho) font que la riziculture est toujours secondaire, en termes d’affectation de la force de travail, d’autant plus que le contrôle des adventices y est très lourd. Disposer d’équipement de culture attelée permet de mieux gérer le calendrier de travail, de contrôler plus aisément l’enherbement, ce qui peut réduire la compétition entre cultures pluviales et bas-fond. Mais cela ne garantit pas que les gains de productivité du travail soient reportés sur le riz : les paysans peuvent préférer étendre les cultures pluviales plutôt qu’intensifier le riz. Or, la riziculture est particulièrement sensible au travail du sol et au contrôle de l’enherbement, et donc à l’investissement en travail. ce qui explique que, même dans des conditions hydriques correctes, des rendements faibles soient relevés (500 an 600 kg/ha) alors même que des rendements de plus d’1,5 t/ha se rencontrent dans les mêmes conditions de milieu.

L’enjeu économique de la riziculture dépend donc d’un ensemble de facteurs, et peut être très variable, même à l’échelle micro-régionale. Dans la région de Sikasso/Kadiolo, la culture de riz par les hommes concerne 26 villages sur 40 (Farats, 1991). Les hommes ne cultivent plus que les « bons » bas-fonds (bonnes conditions hydriques et bon accès au marché). Lorsque les conditions ne sont pas assez bonnes, ils laissent la parcelle en champ de ménage (hommes mariés, non-chefs d’exploitation) ou en champs de femmes. Farats distingue ainsi une riziculture résiduelle (réalisée par les hommes en parcelles de ménages, et par les femmes), une riziculture nécessaire (quand les surfaces en plateau sont limitantes, ou quand le faible degré d’équipement ne permet pas de bien valoriser le travail sur plateaux, comme à Kadiolo), et une riziculture compétitive, où les chefs de familles investissent dans les intrants, en vue de commercialiser des surplus. En dehors des grandes plaines de « riziculture compétitive » comme celles de Sikasso, où des surfaces suffisantes, un bon équipement en culture attelée et une bonne connexion au marché permettent de dégager des revenus, la riziculture est plutôt de type « résiduelle ».

Tant pour des questions de finalité sociale de la production que pour des problèmes d’exigence en travail (et donc de productivité du travail), la riziculture est – sauf exception – une culture secondaire dans les systèmes de production, et donc en termes d’affectation de la main-d’oeuvre et de gestion du calendrier de travail. S’il s’agit d’assurer l’alimentation et d’accroître la production, la priorité est logiquement donnée aux céréales de culture pluviale. S’il s’agit de disposer de revenus monétaires et d’accumuler, l’élevage, l’arboriculture, etc. sont sauf exception plus rentables.

Une relative désaffection dans les zones cotonnières

De fait, dans les zones cotonnières, la culture du cotonnier a offert aux chefs de famille une alternative de revenus monétaires, plus rentable que le riz et moins exigeante en travail, et son extension s’est traduite par une désaffection pour la riziculture (c’est en particulier le cas dans la zone sénoufo). Trop « mesquine » à cause de la forte contrainte du désherbage manuel, la riziculture de bas-fonds (re)devient une culture extensive, secondaire, dont l’objectif se réduit à nourrir les étrangers. C’est parfois à la faveur de ce retrait des hommes que la riziculture féminine s’est développée (Farats, 1991; Dacko, 1994, Traore, 1994) : au cours de cette même période, les structures familiales de production se sont profondément transformées et les grandes familles, rassemblant tous leurs membres en une seule unité de production et au sein de laquelle les dépendants n’ont guère d’autonomie économique, ont eu tendance à se fragmenter sous la pression des cadets. Pour compenser la volonté d’autonomie de ces derniers, les chefs de famille ont permis la création, ou l’agrandissement quand ils existaient, des champs de dépendants (jeunes hommes et/ou femmes), qui ont ainsi obtenu des droits de culture secondaires, sur une partie du patrimoine foncier familial.

De fait, dans les conditions actuelles, la majorité des hommes considèrent que la riziculture est une affaire de femmes : c’est un travail « mesquin », comme ils disent, qui demande beaucoup de travail, en particulier pour un désherbage manuel qu’ils ne sont pas prêts à faire : « Si vous voyez que nous avions cultivé le riz auparavant, c’est parce que nous étions un groupe [n’avions pas le sens du travail individuel] et c’était notre moyen d’avoir de l’argent. Aujourd’hui, nous avons d’autres sources de revenus et le travail de rizière est très dur et très mesquin, seules les femmes peuvent le faire » (cité par Dacko, 1994, pour le Fouladougou, sud-ouest du Mali).

Une tendance à la récupération par les hommes en zone aménagée

Dans les zones aménagées, par l’Etat ou les Ong, un processus inverse s’observe souvent : même là où la riziculture était exclusivement féminine, l’amélioration des conditions de culture (réduction de l’enherbement grâce à la lame d’eau) et la possibilité d’accès au crédit renforce l’intérêt économique du bas-fond et les hommes récupèrent tout ou partie de la zone aménagée (Ouedraogo, 1990). De tels processus sont classiques lorsqu’une culture (arachide, coton, riz irrigué – cf. Blanchard de la Brosse, 1989 -) devient un enjeu économique. Ils sont rendus socialement possibles par le fait que les femmes n’ont accès à la terre qu’à travers la famille de leur mari : elles n’ont sur la terre que des droits d’usage, accordés par le chef de famille. Mais la récupération par les hommes est aussi favorisée, et même parfois imposée, par les interventions de développement : bien des projets décident d’une réaffectation des parcelles, ou que tous les demandeurs (et donc aussi les hommes) auront droit à une parcelle. Parfois même, ils choisissent d’affecter les parcelles aménagées aux seuls chefs de famille ou de ménage, libre à eux de les rétrocéder ensuite aux femmes de leur concession. Les choix d’intervention ont des conséquences sociales parfois désastreuses pour les femmes.

3. Des changements dans les conditions hydrologiques des bas-fonds

Les conditions agroclimatiques de la production ont également profondément changé. Les sécheresses des années 70 et 84-85, couplées aux évolutions écologiques des plateaux, ont modifié, parfois considérablement, le fonctionnement hydrique des bas-fonds. Le déficit pluviométrique et l’accroissement du ruissellement ont entraîné des rabattements de nappe (et la disparition des bananiers en bas de versants), et une réduction de la période d’inondation. Le début du cycle du riz se fait en conditions exondées, ce qui accroît la pression des mauvaises herbes. Des variétés à cycle long peuvent souffrir de manque d’eau, en fin de cycle (bien qu’une nappe peu profonde puisse suffire à assurer par capillarité l’alimentation hydrique d’un riz en maturation, même sans inondation). Enfin, l’érosion accrue sur les versants a, dans certains cas, provoqué un ensablement des bas-fonds. Là encore, ces phénomènes sont très variables dans l’espace et dans le temps, mais il est possible que les risques d’échec aient augmenté. Ces évolutions ont modifié les logiques d’exploitation du bas-fonds (figure 2), et contribué au délaissement du riz par les hommes, et à l’abandon de certaines portions de bas-fonds par les femmes.

Faute d’intérêt d’un côté, faute de temps et de moyens de l’autre, les rizicultures de bas-fonds, tant masculines que féminines, apparaissent donc comme des activités secondaires. Pour les hommes, ce n’est pas là où se joue l’essentiel des revenus et ce n’est pas là qu’ils investiront du travail et des intrants de façon significative. Pour les femmes, cela constitue souvent une activité importante, mais son enjeu économique est limité par des contraintes importantes en travail. Ce qui ne veut pas dire que les paysans et les paysannes ne sont pas intéressés à son amélioration, mais qu’ils ne sont pas dans une logique de maximisation de la production.  et que, s’il s’agit pour eux d’investir une partie non négligeable de leur épargne dans un projet, ils choisiront peut-être autre chose. Outre des contraintes hydriques (d’ampleur variable, et à donc à préciser au cas par cas), leur principal problème est d’assurer une installation correcte de la culture et de maîtriser l’enherbement.

Conclusion

En Afrique soudanienne, les bas-fonds suscitent l’intérêt des aménagistes et des développeurs, qui y voient des zones d’extension des cultures dans des terroirs en saturation, des lieux aux conditions hydropédologiques favorables où promouvoir une agriculture stabilisée et intensive, pour peu qu’un aménagement permette de sécuriser les conditions hydriques. Que l’objectif soit d’accroître la production vivrière, d’améliorer les conditions de vie des femmes, ou de mieux gérer les ressources hydriques à l’échelle du terroir, de plus en plus de projets de développement comportent un volet « bas-fond » ou se spécialisent sur ce thème, et disent rencontrer une forte demande paysanne.

Pourtant, à observer les problèmes rencontrés dans bien des aménagements, à tenter de comprendre les stratégies des ruraux par rapport à cet espace, on peut se demander jusqu’à quel point les hypothèses de base des interventions d’aménagement et d’intensification correspondent vraiment aux logiques paysannes. L’intensification agricole n’est pas une fin en soi, mais une stratégie valable seulement dans des contextes techniques et économiques précis. De même, une demande locale pour un aménagement ne suffit pas à garantir la pertinence de l’ouvrage. Elle peut en effet porter, soit sur d’autres types d’ouvrages que ceux proposés par les projets, soit renvoyer à d’autres enjeux : appropriation de l’espace aménagé (Bouju, 1997), multiplication des infrastructures « modernes « au village, stratégie du « jeu de l’oie » (Guengant, 1985) visant à accepter une proposition d’aménagement pour obtenir ensuite une école, etc.

Mieux comprendre les logiques paysannes d’exploitation des bas-fonds est une condition pour que l’offre d’appui soit pertinente et adaptée, et pour pouvoir engager un dialogue exigeant mais approfondi avec les paysans demandeurs. Un diagnostic est à chaque fois nécessaire, tant les situations sont variées. Mais encore faut-il avoir des repères pour identifier les principaux enjeux et les principaux indicateurs, pour savoir identifier l’enjeu que représente le bas-fond pour les différentes catégories d’acteurs, analyser la place des différents systèmes de culture dans leurs logiques économiques, comprendre les déterminants (techniques, économiques, sociaux) de leurs pratiques techniques.

Bibliographie

Bezançon G., 1995. « Riziculture traditionnelle en Afrique de l’ouest : valorisation et conservation des ressources génétiques », JATBA, vol. XXXVII, n°2, 3-24.

Blanchard de la Brosse V., 1989. « Riz des femmes, riz des hommes au Guidimaka (Mauritanie) », Etudes rurales, n°115-116, 37-60.

Dacko R., 1994. Recherche participative sur la riziculture dans l’arrondissement de Doussoudiana, Projet Appui Yanfolila, BUCO, Coopération Suisse.

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Guengant P.P, 1985. « Etude des enjeux des aménagements hydrauliques dans l’ouest du Burkina Faso, ou comment les modèles culturels des ONG conduisent les paysans à jouer au jeu de l’oie » in Desjeux D., dir. L’eau, quels enjeux pour les sociétés rurales, Paris, L’Harmattan, 106-130.

Luxereau A. et Roussel B., 1997, Changements écologiques et sociaux au Niger: des interactions étroites, Paris, L’Harmattan.

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Paul J.L. et al, 1994. « Quel système de référence pour la prise en compte de la rationalité de l’agriculteur : du système de production agricole au système d’activité » Recherches-système en agriculture et développement rural, symposium international, 46-52.

Piveteau A., 1994. Aménagements rizicoles d’une ONG au Burkina Faso : un impact économique inattendu, communication au colloque Quel avenir pour les rizicultures d’Afrique de l’ouest, Bordeaux, avril 1994, 15 p.

Portères R., 1950. « Vieilles agricultures de l’Afrique intertropicales », L’agronomie tropicale vol. V n°9-10, 489-507.

Raunet M. éd., 1993. Bas-fonds et riziculture, Actes du séminaire d’Antananarivo, CIRAD/ORSTOM/FOFIFA.

Scoones I. et Cousins B., 1994, « Struggle for control over wetland resources in Zimbabwe », Society & Natural Resources, vol 7 n° 6, pp. 579-594.

Traore D., 1994. L’aménagement est-il l’espoir des femmes rizicultrices ? les changements dans la position des femmes après l’aménagement des bas-fonds, CMDT/Profed.

 Notes

[1] On s’intéresse ici aux bas-fonds au sens strict, têtes de réseau hydrographiques, avec un lit mineur absent ou peu marqué (cf. Raunet, 1985). Les plaines, les mares (et bien plus encore les mangroves) renvoient à des conditions de milieu, à des techniques et à des histoires différentes, à partir desquelles on ne peut extrapoler sans prudence.

[2] Le concept de système d’activité (Paul et al, 1994) vise à élargir l’analyse micro-économique aux activités et revenus extra-agricoles, qui ne sont pas toujours secondaires.

[3] « Un système agraire, c’est d’abord un mode d’exploitation du milieu, historiquement constitué et durable, un système de forces de production, un système technique adapté aux conditions bioclimatiques d’un espace donné et répondant aux conditions et aux besoins sociaux du moment » (Mazoyer, 1987).

[4] Il ne serait pas impossible que, dans certains cas, les bas-fonds aient pu à une époque être le coeur des systèmes de production, avec des systèmes de cultures intensifs en travail, puis être abandonnés ou délaissés à l’occasion d’une restructuration de l’espace agraire au profit des cultures pluviales, comme cela s’est passé au Zimbabwe (Scoones et Cousins, 1994). L’extension des cultures pluviales et le caractère extensif des systèmes de culture est en effet, dans les pays du Sahel, un phénomène du XX°s, résultant pour partie de la pacification (qui a supprimé la nécessité de concentrer les zones de culture autour des villages), pour partie de la monétarisation des échanges et des transformations des structures familiales. Des sociétés paysannes ayant des techniques relativement intensives (en travail), et pratiquant la culture permanente, les ont abandonnées, entraînant une restructuration de l’espace agraire et le développement des cultures sur jachères.

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